Anne-Valérie Hash, à l’aune de l’exposition « Décrayonner » au Musée de la Dentelle de Calais

Publié le 29/03/2016 par Mathilda Panigada
Partager sur les réseaux sociaux :

Après deux années passées à la tête de la direction artistique de Comptoir des Cotonniers, Anne-Valérie Hash a choisi de s’accorder une pause. L’exposition Décrayonner, qui se tiendra au Musée de la Dentelle de Calais du 1er avril au 13 novembre, lui offre une transition en douceur et nous ouvre une rétrospective sur l’ensemble de son travail accompli.

À la veille de cette inauguration très attendue, nous avons rencontré la créatrice afin d’en savoir plus sur son parcours, sa vision de la mode, celle de ses débuts et celle d’aujourd’hui, et sur les pages de l’histoire qu’elle continue d’écrire.

« J’ai eu la chance d’être libre, quel luxe ». C’est avec ces mots qu’Anne-Valérie Hash entame l’introduction de son tout premier livre, « Décrayonner », ainsi qu’un tout nouveau chapitre de son histoire…Durant treize années passées à la tête de sa maison éponyme, Anne-Valérie Hash a en effet pu faire l’expérience de la liberté. Celle d’allier les contraires, celle de tout déconstruire pour mieux reconstruire, celle de l’innovation. Tour à tour, dans le cadre d’une ligne de prêt-à-porter de luxe, d’une ligne de Haute Couture, qui la classe au passage au rang des sacro-saints labellisés Couture, d’une ligne plus accessible ou encore d’une ligne pour enfant, la styliste expérimente la mode, mue par l’envie de bousculer les lignes.

Comment avez-vous été amenée à entrer dans l’univers de la mode ?

Lorsque l’on est jeune et que l’on se cherche, le questionnement sur ce que l’on va devenir fait nécessairement peur. Quand j’étais petite, j’aimais bien dessiner. J’aimais la mode, mais j’ai longtemps hésité avec la cuisine. Dans tous les cas, je savais que j’exercerai un métier manuel, car j’avais besoin de laisser parler mes mains. En substance, la mode et la cuisine sont deux métiers qui se ressemblent : il s’agit d’un assemblage de couleurs, de goûts, de passions…

Après avoir terminé mes études (à l’École de la Chambre syndicale de la Haute Couture, ndlr), je suis partie une année aux Etats-Unis, pour apprendre l’anglais, puis j’ai intégré différentes maisons, en stage ou en CDD. Dans les années 2000, le déclic des 30 ans, m’a donné envie de me lancer. À cette époque, j’avais la passion comme seul et unique moteur.


Collection Elements, ©Fabrice Laroche.

Vous êtes à présent à nouveau libre pour de nouveaux challenges. La question de relancer la maison Anne-Valérie Hash se pose-t-elle ?

C’est effectivement d’actualité. Pour le moment, je m’offre une pause, je me consacre à l’exposition au Musée de la Dentelle de Calais, je réfléchis. J’avais un grand besoin de faire un break, car j’étais dans une course effrénée, et j’avais besoin de penser, d’avoir du temps pour mes filles… Lorsque j’ai lancé ma marque, tout s’est passé très vite. J’ai lancé une première ligne, une ligne de Haute Couture, une seconde ligne, une ligne pour enfant.
En revanche, je ne sais pas encore quand et comment va avoir lieu le retour.

Vous vous êtes fait connaître et distinguer grâce à l’activité Haute Couture de la maison Anne-Valérie Hash. Est-ce un sujet qui pourrait à nouveau être d’actualité ?

La Haute Couture est effectivement aujourd’hui un vrai sujet. Mais un éventuel retour suscite de nombreux questionnements : comment revenir ? Comment va évoluer la mode avec l’impact d’Internet ? C’est vrai que c’est en Haute Couture que je me suis la plus dépassée, car la notion de temps est véritablement mise en suspens. C’est un pur luxe quand on peut se permettre de suspendre le temps.

Comment définiriez-vous le style Anne-Valérie Hash ?

C’est avant tout une allure. La femme qui porte mes créations n’a pas peur du regard extérieur. J’ai construit ce style sur la déconstruction, le déséquilibre, l’alliance des contraires, du masculin et du féminin, des bords vifs avec des allures précieuses. Mais si je ne devais choisir qu’un mot, ce serait l’allure.


Lou Lesage, Moments in Time, ©Fabrice Laroche 2001.

Quelles sont vos inspirations ?

Au démarrage, le mariage des contraires, des thèmes très forts, m’inspirait. Le détournement du vêtement faisait presque partie intégrante du concept de la marque : les pantalons devenaient des robes, des vestes…
J’ai adoré jouer avec les codes masculins, que j’imaginais comme des armures revisitées de façon extrêmement féminines, en y ajoutant des cols bénitiers, des dos-nus, des dentelles… Je pense qu’il est important de ne pas avoir peur de faire bouger les lignes, détourner les codes. J’admire énormément Comme des Garçons, Maison Martin Margiela, Yohji Yamamoto, qui effacent les corps pour sublimer la femme intellectuellement, et Azzedine Alaïa, qui en est finalement presque l’opposé et qui démontre le corps, dans une extrême féminité. J’ai toujours été tiraillée entre cette féminité poussée à l’extrême et cette volonté de réinterpréter le costume masculin. D’ailleurs, si je devais revenir sur le devant de la scène, il n’est pas exclu que je lance une ligne mixte. Puis en évoluant, j’ai commencé à m’inspirer de tout ce qui m’entoure : des voyages, des connaissances, des expositions, la musique, la peinture, le marbre, une chaise, un clou… La mode offre cette possibilité de s’approprier et de détourner n’importe quel type d’inspiration.

Comment définiriez-vous la femme Anne-Valérie Hash ?

Une équation profonde entre force et fragilité. Ce sont les deux facettes de la femme de façon générale.

Dès le 1er avril, le public pourra découvrir votre travail par l’exposition Décrayonner la mode au Musée de la Dentelle et de la Mode de Calais. N’est-ce pas difficile d’organiser une exposition rétrospective sur son travail, alors même que celui-ci est toujours en cours ?

Quand j’ai été contactée, je n’ai pas dit oui tout de suite. Je ne comprenais pas bien l’intérêt de m’exposer, je ne savais pas sur quel pied danser. Exposer, c’est dévoiler une partie de soi. En fait, je suis extrêmement heureuse que cette exposition arrive maintenant avec ce décalage, car le thème de la déconstruction, qui est un fil conducteur de mon travail, est aujourd’hui plus que jamais dans l’air du temps. C’est important d’être au rendez-vous avec son temps. C’est aussi une réconciliation, cela me permet de voir ce qui a été fait en quinze ans. Je pense que ça n’est pas par hasard si cela prend corps aujourd’hui.

D’un point de vue technique, comment avez-vous sélectionné les pièces que vous mettez en avant durant cette exposition ?

J’ai travaillé avec Sylvie Marot, qui est la commissaire de l’exposition. Elle avait ses points de vue, j’avais les miens, et ce travail en binôme m’a beaucoup aidé à sélectionner les travaux qui allaient être exposés. C’est aussi elle qui a su me convaincre du bien-fondé d’exposer. Au moment où j’ai choisi de faire une pause, j’ai décidé de prendre en photo l’intégralité de mon travail. Cela représente environ 3 000 photos (qu’Anne-Valérie conserve d’ailleurs toutes sur son iPhone, ndlr). J’avais donc tout sous les yeux, mais quelque part, c’est quelque chose que l’on sait d’avance. Il y a des pièces, des collections, que je devais exposer.

Par exemple ?

La collection Confidences, qui date de 2010. J’avais demandé à des personnalités, des connaissances, de me confier un vêtement, afin de le transformer. Le pyjama d’Alber Elbaz, un t-shirt de Tilda Swinton, un sac chiné de Léa Seydoux ou encore une robe Alaïa donnée par Bettina Rheims, la veste de Charlotte Rampling que j’ai entièrement démontée… Cette collection est très importante pour moi, car elle implique la notion de partage, mais aussi de renaissance. Je suis partie de l’idée d’attachement que l’on éprouve pour le pull de son père, le châle de sa grand-mère, comment lui rendre hommage et en même temps le porter en accord avec l’ère du temps. Je me suis vraiment amusée avec cette collection.


Collection Confidences, 2010, ©Fabrice Laroche.

Quels sont les thèmes centraux de l’exposition, qu’avez-vous souhaité mettre en avant ?

La déconstruction avant toute chose, qui s’illustre comme un élément fondamental de mon travail. Nous avons aussi voulu mettre en lumière tout le travail lié à l’image, notamment celles de Michelangelo di Battista, qui m’a accompagnée dès les premiers moments, et dont les photos restent aujourd’hui tellement d’actualité.
Le processus de création avec Lou Lesage (qui devient sa muse à l’âge de 9 ans, ndlr), photographiée par Fabrice Laroche dont les clichés accompagnent d’ailleurs l’exposition, l’intimité des défilés, la chromie, le passage du noir à la lumière grâce aux matières réfléchissantes.

Comment envisagez-vous l’avenir ?

Avec le recul, je me rends compte que lors de la « première partie » de mon histoire, j’étais plutôt inconsciente. Ces treize années de travail étaient le laboratoire des débuts, l’époque où l’on se moque des regards extérieurs, de la critique, et durant laquelle j’avais une grande liberté de création. Je pense que si j’avais eu conscience du fait d’être en train de transformer un pantalon en robe, je ne l’aurais sûrement pas fait ! (rires).
Ma prochaine histoire sera beaucoup plus consciente, à tous les niveaux. Tant en termes de création que de durabilité, une notion fondamentale pour moi aujourd’hui.
J’aime cette époque, j’aime les nouveaux créateurs, le bouleversement que connaît la mode d’aujourd’hui. Avec Internet et les réseaux sociaux, les codes ont changé, la jeunesse peut exprimer ce qu’elle veut et finalement, c’est toujours la rue qui parle à la fin.

Interview réalisée par Mathilda Panigada et Kathy O’MENY pour Abc-luxe, mars 2016.

Découvrir l’interview de Sylvie Marot, commissaire de l’exposition Anne-Valérie Hash, Décrayonner.

Articles complémentaires

Secteurs

Qui sommes-nous ? |  Annonceurs |  Partenaires |  Inscription à la Newsletter |  Contacts |  Informations légales |  © abc-luxe 2015