Marc Jenni, du sang neuf à l’AHCI

Publié le 26/05/2016 par Abc-luxe Benjamin Teisseire
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Marc Jenni fait partie de cette jeune génération de créateurs horlogers indépendants, empreint des traditions horlogères et fermement ancré dans son époque. Membre du comité exécutif de l’Académie depuis 2012 et conscient de l’héritage que représente celle-ci, il veut perpétuer son rôle et élargir son rayonnement en y apportant une touche de modernité et de professionnalisation dans son fonctionnement.


Marc Jenni à son établi.

Marc Jenni : Le but premier de l’Académie, comme a pu nous l’expliquer récemment, Vincent Calabrese, fondateur de la première heure, consiste dans la sauvegarde des savoir-faire horlogers, ainsi que la promotion de l’horlogerie traditionnelle. Ce but a été atteint puisque 30 ans plus tard, le nombre de ses membres a triplé. Elle a permis à de nombreux indépendants d’exister. Elle sert de label de qualité : être membre de l’AHCI c’est faire partie des meilleurs horlogers indépendants du monde. L’Académie aide aussi les indépendants à devenir de vrais professionnels, à comprendre comment marche le côté « business » pour arriver à exister dans le monde de l’horlogerie. Avoir une vision à long terme, savoir communiquer, participer à des salons de façon régulière, entretenir des relations avec la presse, les collectionneurs. C’est aussi cela être indépendant.

Vous souhaitez à votre tour participer à la modernisation de l’AHCI, comment comptez-vous vous y prendre ?

Marc Jenni : Par le financement par exemple. Le premier revenu est la cotisation des membres (ndlr : 1 000 CHF/an). Mais on n’y entre pas comme ça en posant un billet sur la table. Il faut un dossier qui réponde à des critères bien définis. Il faut démontrer un réel savoir-faire horloger. Depuis 2010, nous nous sommes ouverts à des sponsorings. Pour l’instant nous avons quelques marques qui nous soutiennent. Souvent parce que le fondateur a une affection particulière pour l’Académie et ce qu’elle représente. Mais nous venons à peine de commencer cette approche, avant 2010, date à laquelle j’ai rejoint l’Académie, c’était une pratique peu courante. Aujourd’hui, en tant que membre du comité, j’essaie de fidéliser nos sponsors en leur apportant une contre-partie tangible, une reconnaissance de leur soutien. Le meilleur exemple est la compétition « Young Talent », sponsorisée par François-Paul Journe, qui récompense le jeune horloger le plus talentueux de l’année. Cet événement affiche des retombées médiatiques intéressantes tant pour l’AHCI que pour FP Journe. Nous nous devons d’offrir une vraie exposition à nos sponsors. Être bienfaiteur des « petits » de l’horlogerie est prestigieux, mais si l’on offre en plus de l’image, c’est encore mieux. Certaines marques horlogères sont devenues sponsors de l’Académie telles F.P. Journe, Blancpain, MB&F et Urwerk.

L’AHCI est un incubateur indéniable pour les nouveaux talents mais ne serait-il pas important qu’elle apporte plus à ses membres ? L’AHCI pourrait-elle, par exemple, mutualiser les achats de fournitures, la distribution, la communication ?

Marc Jenni : L’idée a déjà été évoquée, mais elle est très compliquée à appliquer. Les membres de l’Académie sont tous des artistes d’une certaine manière et sont farouchement attachés à leur indépendance de production. Mais l’on touche un point essentiel qui est celui de la professionnalisation de certains services au sein de l’AHCI. La communication est certainement un aspect plus facile à promouvoir en commun. Offrir un soutien juridique et légal aussi. Obtenir des tarifs préférentiels pour les livraisons avec Brinks, par exemple, aujourd’hui sponsor de l’AHCI, ndlr. On se rend compte de la nécessité de l’évolution de notre modèle par rapport au début de l’activité. Il y a 30 ans, ils étaient 10, aujourd’hui on trouve 35 membres et 11 pays différents. L’Académie se doit d’être beaucoup plus internationale dans son approche. Un des axes essentiels de développement est celui des expositions car c’est là que les membres peuvent faire découvrir leur art au monde entier. Pour la distribution, c’est encore plus complexe, car certains membres se vendent autour de 10 KCHF et d’autres autour de 150 KCHF et ne veulent pas forcément être mis en avant côte-à-côte. Les multiples facettes des membres sont à la fois notre meilleur atout et notre plus grand ennemi. Harmoniser des procédures avec des caractères forts, une très grande diversité culturelle et une fibre artistique marquée, sont le challenge le plus difficile.

Il y a eu un Carré des Horlogers au SIHH 2016, avec neuf indépendants*, cela s’est-il fait en collaboration avec l’AHCI ?

Marc Jenni : Il s’agit de choix individuel pour chaque marque, l’Académie n’est pas intervenue. Pour le SIHH, les organisateurs veulent un certain standing donc ils sollicitent plutôt des indépendants déjà « établis », qui sont dans les critères de la Haute Horlogerie. En revanche à Baselworld, c’est ouvert à tous nos membres et financé par tous ceux qui souhaitent y participer. Nous sommes plus libres là-bas, nous pouvons présenter des « petits », des « horlogers-penduliers », tous les types de créateurs, même ceux qui font des montres en bois comme Valerii Danevych. On est loin de la tradition horlogère suisse de la précision, on est vraiment dans la notion d’œuvre d’art. Tout comme Miki Eleta, horloger autodidacte, qui ne fait que des pièces uniques de pendule. L’AHCI ne promeut pas le Poinçon de Genève, l’anglage des vis ou telle autre décoration de platine. Notre mission est de permettre à toutes les formes de création horlogère, au sens large, d’exister. La Chine, le Japon ou la Bulgarie ont tous leur propre approche car ils n’ont pas forcément le même tissu horloger autour d’eux qu’en Suisse avec ses cadraniers, ses fabricants de boîtiers, de vis et d’aiguilles. C’est cette diversité, cette originalité que l’AHCI veut partager et promouvoir ».

Prenons votre cas personnel, que vous a apporté l’Académie et comment souhaitez-vous à votre tour y contribuer ?

Marc Jenni : Je vais parler pour moi mais c’est applicable à bon nombre de jeunes de l’Académie. Au début, vous élaborez votre prototype fonctionnel comme vous pouvez, par vos propres moyens. Ensuite il faut le faire découvrir. On peut utiliser les réseaux sociaux mais cela n’a aucune crédibilité pour être reconnu. J’ai donc approché l’Académie. Ce qui a été facilité par la présence de mon maître d’apprentissage, Paul Gerber, en son sein. Il m’a permis d’utiliser ses outils pour produire la pièce que j’avais en tête et m’a introduit à l’AHCI pour présenter ma création. Tout candidat a besoin de deux parrains pour pouvoir se présenter. Les critères d’admission sont assez simples : il faut proposer un mécanisme horloger propre et être capable de le réaliser soi-même. Bien sûr, c’est mieux d’arriver avec un mécanisme innovant, assez complexe ou en tout cas original. Être capable de le réaliser soi-même peut paraître simpliste, mais cela veut tout dire : il faut être horloger et indépendant. Après, si l’on est accepté comme candidat, il faut exposer au moins deux ans avec l’Académie, puis l’admission est soumise au vote de l’assemblée générale.
En ce qui me concerne, j’étais très heureux de pouvoir présenter mon prototype à l’assemblée, puis de participer à Bâle… sauf que la première année, je n’ai rien vendu. Je me sentais découragé : « tous ces efforts pour ça ! ». C’est là que l’AHCI apporte un vrai soutien : d’autres membres sont venus me voir pour me dire qu’ils avaient vécu la même chose. Cela m’a rassuré et m’a conforté dans ma volonté de faire mes créations. Je suis passé en phase de production, puis j’ai fait mes premières ventes de mon modèle Prologue, avec son système de remontage intégré à la boîte même (sans couronne, ndlr) .


Modèles JJJ, Arch et Prologue.

J’ai pu ensuite produire mes deux autres modèles « JJJ » et « Arch ».
Bref, je développe doucement ma société. Mais il faut trouver l’équilibre entre le temps passé à la création, à l’établi et tout le côté « business » que l’on découvre. Ce en quoi je trouve que l’Académie pourrait être beaucoup plus présente pour les nouveaux. C’est ma philosophie en tant que membre du comité aujourd’hui (depuis 2012, ndlr). Pour que l’Académie continue à exister et à soutenir cet art horloger, elle doit se transformer, en gardant son ADN mais en l’adaptant aux besoins concrets d’aujourd’hui. C’est une démarche qui prend du temps, que je pourrais consacrer à ma propre production, mais je le fais par conviction forte pour ce que l’AHCI représente : la possibilité d’exprimer son art horloger indépendant et de permettre à de jeunes créateurs de vivre. Je travaille quotidiennement au développement du rayonnement de l’Académie pour que tous ses membres et futurs membres en bénéficient.

* Carré des Horlogers, SIHH 2016 : MB&F, H.Moser&Cie, Hautlence, HYT, URWERK, Kari Voutilainen, De Bethune, Christophe Claret, Laurent Ferrier.

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