Métiers d’Art : Sylvain Le Guen, Tabletier-éventailliste

Publié le 19/04/2016 par Lucie Knappek
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En partenariat avec Lucie Knappek, ABC-Luxe vous propose un rendez-vous mensuel dédié aux métiers d’art du luxe et du patrimoine français. En pleine mutation, les métiers d’art montent sur le devant de la scène et comptent parmi les grandes tendances du luxe. Entre authenticité, excellence et innovation, nous vous invitons à les découvrir à travers notre série d’interviews-portraits.

Ce mois-ci, Lucie Knappek, directrice du département Moments Rares de Profisrt et spécialiste des Métiers d’Art, a rencontré Sylvain Le Guen, tabletier-éventailliste.

LK : Sylvain Le Guen, vous êtes tabletier-éventailliste, comment définiriez-vous aujourd’hui votre métier ?

SleG : Dans l’ensemble, je crée et je restaure des éventails, bien entendu, mais je pense que ce qui définit le mieux mon métier, est le fait qu’il soit la conjugaison de plusieurs métiers en un. Je travaille tout à la fois la broderie, les applications de soie, les incrustations de nacre, la tabletterie… Et la tabletterie en tant que telle, est déjà un ensemble de métiers ! Il existe des tabletiers spécialistes de matériaux spécifiques, comme l’ivoire ou le bois précieux. Le tabletier intervient sur la partie rigide de l’éventail, sa monture. Le tabletier-éventailliste donne donc naissance à un objet hybride, composé de matériaux différents, c’est cela que j’aime par dessus tout.

LK : Racontez-nous votre parcours, comment en êtes-vous arrivé à créer des éventails ?

SleG : J’avais huit ans lorsque j’ai, pour la première fois, joué avec un éventail. J’ai eu un véritable coup de foudre pour l’objet et, deux ans plus tard, j’en réalisais un moi-même ; c’était mon premier éventail. Il n’y a aucun lien avec ma famille, cet amour est vraiment né d’une découverte pure et qui m’a intensément marqué. A 18 ans, je continuais à faire des éventails, en autodidacte, et je sentais que ma voie était là. C’est alors que je suis venu à Paris pour mes études et que j’ai visité le musée de l’éventail. Persuadé qu’il était possible d’encrer à nouveau l’éventail dans notre époque, j’ai décidé de rencontrer les professionnels du secteur pour me faire une place. Un antiquaire spécialisé dans les éventails m’a pris sous son aile et m’a introduit dans le milieu. Il a cru en mes capacités et a fait en sorte de m’encourager pour que je développe mon activité et que je me mette à mon compte. J’avais 25 ans quand je me suis lancé.


Hommage à Eole, crédit Nathalie Baetens

LK : Comment vous êtes-vous formé à votre métier ?

SleG : Aussi étonnant que cela puisse paraître, il n’existe pas de formation au métier de tabletier-éventailliste. C’est vraiment en allant chercher dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, dans des manuels de tabletiers, et en restaurant des éventails anciens que j’ai tout appris. Apprêter les tissus ou découper finement la nacre, ce sont des savoir-faire qui ont quasiment disparu aujourd’hui. Je suis allé chercher tout cela dans des archives et je me suis formé en autodidacte. J’ai passé plus de 15 ans à expérimenter les matières et je continue aujourd’hui : je fais de la formation continue, et cela se poursuivra tout au long de ma vie.

LK : Qu’est-ce qui vous plaît dans votre métier ?

SleG : J’aime le fait que mon métier fasse appel à la polyvalence. La succession de gestes très différents les uns des autres fait que l’on ne peut jamais s’ennuyer.
Et j’aime le fait que mon métier exige une totale implication de soi-même. Lorsque je travaille à une création, je ne peux penser à de la restauration. Et inversement, si je restaure une pièce, je ne peux me mettre à créer. C’est un état d’esprit très spécifique, un véritable engagement.

LK : Pourriez-vous nous décrire une journée type ?

SleG : J’aime beaucoup travailler la nuit, donc ma journée type commence souvent assez tard. Je consacre généralement la fin de matinée aux aspects administratifs. Et si je travaille sur une création, je dois absolument, le matin, commencer par regarder avec un œil neuf ce que j’ai fait la nuit précédente.
Ensuite, après le déjeuner, je fais une séance de ping-pong avec une collègue. 20 minutes de détente. Et c’est après cela que ma journée commence vraiment. Je ferai une pause à 17 h pour le thé et je continuerai non-stop jusqu’à 2 ou 3 h du matin. Je conçois à toute heure, mais c’est le soir et dans la nuit que je me sens le plus tranquille et déchargé des impératifs d’horaires pour créer.

LK : Qui sont vos clients ?

SleG : Ma clientèle est très variée. Ce sont aussi bien des particuliers, des collectionneurs, que des institutions ou des professionnels du cinéma.
Parmi les particuliers et les collectionneurs, certains me commandent aujourd’hui des pièces détachées de leur aspect utilitaire. Je réalise pour eux des objets sculpturaux qui s’apparentent à des œuvres d’art et qui n’ont pas vocation à être utilisés pour produire du vent. Les institutions comme le Museo de la Moda au Chili ou le Fan Museum à Londres ont quant à eux quelques-unes de mes pièces qui prolongent leurs collections. Certains professionnels du secteur du luxe, tel le parfumeur Francis Kurkdjian, me proposent également des collaborations avec la réalisation de pièces uniques. Et je travaille aussi pour le cinéma, lorsqu’une très belle pièce doit être mise à l’honneur dans un film et que les attentes en terme de finition sont celles de la Haute Couture. J’ai à ce titre réalisé les éventails phares du Marie-Antoinette, de Sofia Coppola, et du Cinderella, de Kenneth Branagh, avec Cate Blanchett.


Pop-up parfume ?, cre ?dit Stephen Jackson

LK : Vous usez de techniques ancestrales pour la fabrication de vos créations ; mais quelle place accordez-vous à l’innovation aujourd’hui ?

SleG : Vaste sujet !
L’imaginaire que je développe rejoint en réalité la grande histoire de l’éventail. Il m’est bien souvent arrivé d’avoir développé intégralement, un procédé pour m’apercevoir ensuite qu’il existait déjà. L’éventail est un objet qui, dans sa conception, va à l’essentiel. Les Japonais en on fait un objet atemporel. Il n’y a pas la notion de mode qui fait qu’en France l’éventail est devenu un objet du passé. Au japon, c’est un objet éternel, qui est du passé et du quotidien. Il s’articule autour d’un axe qui ne peut pas être plus compacte une fois refermé. C’est la perfection même. Je ne fais donc que réinventer la « demi-roue » dans sa structure.

En revanche, c’est dans la recherche de matériaux composites et les assemblages novateurs qu’il y a une carte à jouer. Je fais par exemple actuellement beaucoup de recherches autour de la nacre et je suis par ailleurs persuadé qu’il est possible de réaliser un éventail en titane ; j’y crois intensément. Le titane est à la fois léger, flexible et rigide. il correspond exactement aux contingences techniques de l’éventail.

LK : Se fournir en matières premières de qualité est souvent une problématique très importante chez les artisans d’art. Qu’en est-il en ce qui vous concerne et en ce qui concerne l’éventail en général ?

SleG : Effectivement, se fournir en matières de qualité peut être un vrai défi, que ce soit en raison de leur prix élevé, du fait de leur caractère rare, ou parce qu’elles proviennent d’espèces protégées. La nacre, par exemple, est une matière qu’il est très difficile de se procurer pour mon métier. Il me faut des pièces de nacre de grandes dimensions, or les coquilles sont pêchées de plus en plus petites, notamment les coquilles d’huîtres perlières qui, en trois ans, atteignent un diamètre qui ne dépasse pas 12 cm, ce qui est très petit. L’écaille et l’ivoire par ailleurs sont évidemment des matériaux protégés. Il faut se procurer de la matière ancienne, prélevée sur des animaux ayant vécu il y au moins un siècle. Mais, un mal pour un bien, c’est ma devise. Je m’oriente aujourd’hui vers une recherche de matériaux inoffensifs, ne nécessitant la mort d’aucun animal et conservant pour autant un caractère luxueux.

LK : D’où tirez-vous vos inspirations ? Collaborez-vous avec des designers ?

SleG : Mon inspiration vient de la nature. Cela peut sembler un peu bateau, mais le fait de se pencher sur l’éclosion d’une fleur ou d’observer le phénomène d’irisation de la nacre est absolument passionnant.Il y a de la poésie dans le vol d’un papillon, dans la légèreté d’une libellule, dans la transparence de l’eau, dans le balancement d’une branche d’arbre fleurie au printemps… La nature est incroyablement inventive et inspirante. Tout cela me ramène à une de mes passions d’enfant liée à l’éventail : le Japon. Il y a au Japon une esthétique, une façon de voir la nature, de s’inspirer d’elle, de la respecter et d’y percevoir des dieux cachés. Cela me touche. Mes recherches sur l’art de l’origami et le pli de l’éventail, en ont notamment découlé.

En en ce qui concerne le fait de collaborer avec des designers, j’y suis potentiellement ouvert et j’ai d’ailleurs quelques échanges en ce moment avec certains concepteurs. Je verrai ce à quoi cela aboutira.

LK : Vous venez d’obtenir le titre de Maître d’art. Au-delà de la reconnaissance de votre travail, c’est aussi un engagement fort en terme de transmission, avec le processus maître-élève. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette relation maître-élève ?

SleG : La transmission de mon savoir-faire est devenue une évidence. Mon élève, Yolaine, avait besoin, en tant que restauratrice en arts graphiques, de maîtriser tous les savoir-faire de la restauration. De mon côté c’est plutôt vers la création que je me dirige et c’est au service de celle-ci que je mets mes compétences techniques acquises grâce à la restauration. Yolaine et moi avons donc chacun notre approche de l’objet, elle dans sa restauration, moi dans la création. Nous sommes ainsi très complémentaires et ne sommes pas concernés par une problématique de concurrence future qui se retrouve parfois entre certains maîtres et leurs élèves. Je pense que c’est là l’une de nos grandes forces et l’un des facteurs qui fait que nous continuerons à travailler en binôme une fois la formation officiellement terminée.


Carreaux a ? Pique maquette, cre ?dit Nathalie Baetens

LK : Un projet qui vous a particulièrement marqué ?

SleG : Celui qui m’occupe en ce moment même ! C’est le projet le plus complexe sur lequel il m’ait été donné de travailler.

Il s’agit d’un éventail demandant une rigueur de l’ordre du dixième de millimètre. Une fois l’éventail ouvert, le dessin formé représente une figure géométrique parfaitement symétrique. La matière et les éléments que j’y appose doivent tomber exactement dans chacun des plis, à l’endroit voulu. Un décalage d’un dixième de millimètre sur un pli entraîne un déséquilibre multiplié par le reste du nombre de plis sur l’éventail. Une telle exigence de précision m’a amené à revoir ma technique de création de moules à plisser. Grâce à cette création, j’ai compris que la rigueur, l’œil, ne suffisent pas forcément. Il faut aussi aller chercher plus loin dans l’invention pour augmenter la précision. Je travaille avec des loupes et ma rigueur est celle d’un mathématicien. Cet objet est impitoyable. Et il doit être terminé dans dix jours. J’en suis au quatrième dessin, qui me satisfait enfin, et j’ai fait une douzaine de maquettes. Mais le résultat sera à la hauteur des attentes et ce cheminement vers la perfection m’aura permis d’en découvrir encore plus sur mon métier.

Interview réalisée par Lucie Knappek pour Abc-luxe.

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