Pierre Frey : portrait croisé de deux générations

Publié le 19/04/2016 par Mathilda Panigada
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Alors que l’exposition Tissus Inspirés, Pierre Frey, bat son plein au Musée des arts décoratifs depuis le 21 janvier dernier, Abc-luxe a souhaité en savoir plus sur cette belle maison, synonyme d’art de vivre à la française, et qui s’illustre par l’importance qu’elle accorde aux valeurs familiales et à la transmission. En effet, si Pierre Frey a fondé la maison en 1936, c’est aujourd’hui Patrick, son fils, qui en orchestre la direction artistique, et qui travaille également avec ses trois fils, Pierre, Matthieu et Vincent, qui occupent respectivement les postes de directeur de la communication, responsable du marché asiatique et directeur général. Digne d’une vraie saga familiale, il a fallu à chacun trouver sa place. Nous avons rencontré Patrick et Vincent, le temps d’un portrait croisé, mettant parfaitement en exergue la créativité d’un directeur artistique et le pragmatisme d’un directeur général, avec comme valeurs communes, la volonté de faire perdurer une belle maison française, le goût des savoir-faire traditionnels, et l‘envie de développer ces liens familiaux forts liés à l’ADN de cette belle maison de décoration.


De gauche à droite : Vincent Frey, Patrick Frey, Matthieu Frey, Pierre Frey.

Quelles sont les motivations qui vous animent au quotidien ?

Patrick Frey : La passion de mon métier, depuis 45 ans. La création autant que la direction, la possibilité de faire avancer les choses, de construire et de transmettre. C’est quelque part aussi la fierté de porter les valeurs du Made in France. Nous sommes conscients de la chance que cela représente d’être français, d’autant plus avec un métier comme le nôtre.

Vos trois fils et vous-même êtes à la tête de la maison Pierre Frey. Quelle est la répartition des rôles et comment s’est-elle mise en place ?

PF : Assez naturellement. J’ai la chance d’avoir trois fils qui ne sont pas semblables. Quand Vincent a décidé de rejoindre la société, cela m’a paru être une évidence que la direction générale lui siérait parfaitement.
Vincent Frey : Je n’avais pas planifié de rejoindre la société familiale. Le rachat de Boussac a été un déclencheur. Tout ce que nous décidons, nous le décidons ensemble. Mon père reste décisionnaire.

Vincent, qu’est-ce qui vous a motivé dans cette aventure ?

VF : Je n’ai pas réfléchi en terme de carrière, j’ai uniquement perçu le challenge, j’ai vu tout ce qu’il y avait à faire. C’était le bon moment pour moi.
PF : À ce moment-là, j’allais sur mes 60 ans, je commençais donc à penser à l’avenir de la société. Vincent est tombé pile au bon moment. (rires)

Quel est le secret de la bonne entente qui règne au sein de la direction de la maison Pierre Frey ?

VF : Avant tout, une grande complémentarité. Nous partageons la même vision en ce qui concerne l’avenir et l’équilibre de la société, qui passent avant nos contrariétés personnelles. C’est fondamental si nous souhaitons nous inscrire sur la durée.
PF : Voyant mes fils arriver au sein de la maison, j’ai compris que si je voulais qu’ils restent, il fallait que je me retire d’une certaine façon. J’ai fait en sorte qu’ils aient envie de rester, et nous échangeons énormément. Je tiens à savoir ce qui se passe, et j’interviens ou non en fonction de leur volonté. Le fait que nous ayons tous des rôles très complémentaires est une grande chance. Nous ne nous marchons pas sur les pieds. L’ambiance est donc très peu conflictuelle.

Pouvez-vous quantifier le développement de la société ?

VF : 70% de notre chiffre d’affaires est effectué à l’international. Nous avons 8 filiales dans le monde : NY, Londres, Milan, Munich, Genève, Dubaï, Singapour et nous venons d’ouvrir à Moscou, et 60 showrooms dans 37 pays. Nous comptons 200 collaborateurs dans le monde. Pierre Frey compte 7 000 références, dont 400 à 500 nouveautés chaque année.
PF : Je ne sais pas si j’arriverai à le quantifier, mais ce que nous ressentons, en revanche, c’est l’agréable sensation que les décorateurs du monde entier ont de plus en plus envie de travailler avec nous. Nous sentons que nous devenons de plus en plus incontournables, même s’il y a beaucoup de compétiteurs.

N’est-il pas difficile de développer une petite marque française dans un contexte devenu ultra-concurrentiel ?

VF : La marque Pierre Frey est déjà très forte depuis de nombreuses années. Quand nous regardons les visiteurs dans nos showrooms, nous constatons que la clientèle a beaucoup rajeuni. Bon nombre de designers disaient que Pierre Frey n’était pas pour eux, que le produit avait évolué plus vite que l’image de la maison. Nous avons donc dû faire évoluer notre image, par la biais de collaboration notamment (avec Louise Bourgoin, Toxic, Mathias Kiss, Ugo Gattoni, ndlr) sans pour autant perdre notre ancienne clientèle. L’enjeu est de pouvoir travailler avec toutes les générations de designers.

Nos showrooms sont implantés dans toutes les grandes capitales du monde, en propre dans une dizaine de villes. Nous sommes présents dans peu de salons, car nous privilégions les voyages afin de faire de vraies rencontres. Nous n’hésitons pas à frapper à la porte des gens avec lesquels nous souhaitons travailler.

PF : Les gens sont d’ailleurs souvent étonnés de voir le patron ou le directeur artistique se déplacer pour les rencontrer. Nous croyons davantage au fait de venir à nos clients, plutôt que de les faire venir à nous.

VF : Quand un directeur artistique ou un designer nous contacte, nous avons la possibilité de leur faire parvenir le produit demandé très rapidement. C’est une organisation sur laquelle nous avons beaucoup travaillé.

PF : Nous avons une autre force : la famille, car nous sommes quatre. Je pense que les gens aiment que l’on incarne une marque.

Vous avez donc certainement déjà prévu d’intégrer les futures générations ?

Ils sont encore un peu jeunes pour que nous y pensions… Ils ont entre 2 et 4 ans !


Collection de tissus MAYA.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

PF : Elles sont nombreuses. Mais selon moi, Picasso reste le maître absolu. Je pense qu’il a une influence énorme, qui revient sans arrêt, et qui touchera également les générations futures. Mais je ne dirai pas qu’un seul artiste m’ait inspiré. J’aime également beaucoup les impressionnistes, Paul Klee… Il y a peu de temps, j’ai découvert un jeune homme qui dessine à la craie dans la rue, Jordane Saget. Nous allons probablement créer un papier-peint en collaboration avec lui. Ce qui est drôle, c’est que son père a travaillé durant 10 ans comme informaticien pour la société. D’ailleurs, une des forces de la maison, c’est la possibilité de découvrir ces jeunes artistes, de décider en quelques minutes si nous allons travailler avec eux, sans passer par un conseil d’administration interminable. Nous pouvons réagir très vite.
VF : Nous sommes à l’écoute de la jeune création française, pas uniquement des maîtres.
PF : On ne peut effectivement pas s’inspirer uniquement des maîtres, sous peine de tomber dans le déjà-vu.
VF : Pour moi, c’est difficile de choisir un artiste. C’est toujours le prochain, on est toujours à la recherche de nouvelles inspirations.

Comment est structurée la production ?

VF : Nous avons un atelier de tissage dans le nord de la France et nous travaillons avec d’autres usines ou ateliers car chaque métier étant très spécialisé (impression, coloration du fils, etc.), il n’y aurait pas de sens à avoir un seul atelier. Environ 30% de notre production est réalisée en interne, le reste est confié en majorité à des partenaires. Toutefois, il serait impossible pour nous de faire fabriquer en Chine, car nous travaillons sur le long terme, mais sur de petites quantités. Une continuité dans la production est donc nécessaire, et qui plus est, les Européens sont les seuls à détenir ces savoir-faire.
PF : La crédibilité de la conformité et de la qualité est vitale.
VF : C’est un vrai combat pour la maison. Pierre Frey est l’une des dernières maisons à tisser en France, et notre activité fait vivre beaucoup de sous-traitants. C’est un combat quotidien, et nous refusons catégoriquement de travailler avec des gens qui ne partagent pas notre philosophie. Si ce maillage industriel venait à disparaître, nous ne pourrions pas survivre.
PF : C’est l’une des fragilités de notre métier.

Y a t-il des axes de diversification que vous envisagez ?

PF : Il y a des domaines que l’on touche, le papier peint et le revêtement mural notamment, qui ont le vent en poupe. Nous développons aussi beaucoup la moquette et le tapis. Nous avons plusieurs lignes de canapés qui marchent très bien, mais qui sont peu connues. D’autres axes de diversification ne sont pas impossibles, mais cela restera dans le domaine de la maison. J’avais adoré faire de la vaisselle, mais aujourd’hui nous aurions beaucoup de mal à être compétitifs avec des concurrents comme les Indiens, tant en matière de production que de distribution.

VF : Une autre problématique, c’est que les belles boutiques de décoration ont à ce jour complètement disparu. À Paris, exception faite du Bon Marché et du 4e étage du BHV, vous ne trouvez que très peu de belles boutiques de déco multimarques. C’est également un obstacle à la diversification.


Collection de papiers peints Fox Trot.

Quel est le rythme des collections ?

PF : Nous lançons une grosse collection en janvier, qui reste pérenne. Un tissu peut rester en collection 20 ans, 30 ans, jusqu’à ce qu’il ne se vende plus. Nous lançons ensuite une seconde collection, plus petite, en septembre.

Y a t-il un tissu emblématique de la maison Pierre Frey ?

VF : Tout à fait ! Un tissu uni, créé par Pierre Frey père en 1962, décliné en 100 couleurs et qui fait toujours partie de nos best-sellers. C’est un basique qui plaît beaucoup aux designers à l’instar d’India Mahdavi qui a craqué dessus et qui l’utilise régulièrement.
Le tissu Collobrières est également l’un de nos best-sellers.

Vincent, vous considérez-vous comme un homme de gestion, ou un homme de développement ?

VF : Le développement est bien plus amusant que les chiffres. J’aime suivre les nouveaux projets, bien qu’il faille toutefois les faire entrer dans les chiffres...
J’aime être à l’écoute. Je suis arrivé petit jeune, et en plus fils du patron. Pour être crédible et pour être suivi, il faut nécessairement être à l’écoute. Sur les 200 personnes qui travaillent pour la maison, nous comptons 200 passionnés. Les gens ne sont pas chez nous uniquement pour vendre de 9 h à 17 h. Ce qui induit un management participatif, c’est pourquoi l’écoute est primordiale pour notre développement.

Qu’aimeriez-vous transmettre aux générations futures ?

VF : L’envie de consommer différemment.
PF : Un certain art de vivre.

Comment vous figurez-vous votre client final ?

PF : Je crois que je ne me suis jamais posé cette question, c’est tellement éclectique. Ce que j’aimerais en revanche c’est que les jeunes soient intéressés par ce que l’on fait.
Mon père m’avait dit : « Le jour où tu feras des tissus que je déteste et qu’ils se vendront, c’est que l’avenir sera assuré ».

La maison Pierre Frey est actuellement au cœur d’une rétrospective au Musée des arts décoratifs. Après plusieurs semaines d’exposition, quel est votre ressenti, vos impressions ?

PF : Nous sommes très contents car début mars, l’exposition avait enregistré 40 000 visiteurs, soit déjà la moitié de notre ambition.
VF : Nous sommes allés à Atlanta récemment, et tout le monde était au courant de l’exposition. Nous avons eu de très bons retours. Nous attendons un excellent retentissement sur l’activité, car non seulement beaucoup de gens nous découvrent, mais la plupart des décorateurs en voyage à Paris privilégient les musées aux showrooms.

Avec 80 ans d’histoire, la sélection des tissus n’a pas dû être chose aisée…

PF : J’ai travaillé avec la responsable du patrimoine de la maison, ainsi que le scénariste de l’exposition, Philippe Renault, qui m’ont beaucoup aidé. À nous trois, nous avons pu déterminer quels tissus refléteraient au mieux l’éclectisme de Pierre Frey, le passé mais également la modernité. Cela nous a tout de même occupé pendant un an et demi.


Collection de tissus MAYA.

Portrait chinois.

Une ville ?
PF : Paris, pour son éclectisme et son équilibre.
VF : Paris également.
Un bâtiment ?
PF : Les Invalides.
VF : La Place de la Concorde.
Un artiste ?
PF : Picasso .
VF : Ma femme ! (Qui est artiste, ndlr)
Votre couleur préférée ?
PF : J’aime toutes les couleurs gaies. L’indigo, c’est magnifique.
VF : Je n’en ai pas.
Une source de ressourcement ?
PF : La nature, la campagne, les jardins.
VF : Ma famille.
Des défis ?
PF : Transmettre, c’est ce qu’il y a de plus beau et de plus dur.
VF : Développer.
Une personne à rencontrer ?
PF : Obama.
VF : Le dalaï-lama.
Un rêve ?
PF : Voler, je me le dis à chaque fois que je vois les oiseaux.
VF : Faire perdurer tout cela.
Ce dont vous êtes fiers ?
PF : D’avoir mes trois fils avec moi.
VF : Et moi de l’avoir gardé avec nous. (rires)

Une question que vous aimeriez que l’on vous pose et que l’on ne vous pose jamais ?

PF : L’importance des femmes dans ma vie. Je ne parle pas d’amour, mais de la Femme que je trouve extraordinaire. C’est à elles que je dois ma réussite.
VF : En fait, Je crois que je n’aime pas qu’on me pose des questions… (rires)

Interview réalisée par Kathy O’Meny et Mathilda Panigada
Mars 2016.

Exposition Tissus Inspirés, Pierre Frey
Jusqu’au 12 juin au Musée des arts décoratifs
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