Rencontre avec Célia Granger, fondatrice de la griffe Après Bastille

Publié le 9/06/2016 par Mathilda Panigada Lucie Knappek
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En partenariat avec Lucie Knappek, ABC-Luxe vous propose un rendez-vous mensuel dédié aux métiers d’art du luxe et du patrimoine français. En pleine mutation, les métiers d’art montent sur le devant de la scène et comptent parmi les grandes tendances du luxe. Entre authenticité, excellence et innovation, nous vous invitons à les découvrir à travers notre série d’interviews-portraits.
Ce mois-ci, Lucie Knappek, directrice du département Moments Rares de PROFIRST et spécialiste des métiers d’art, a rencontré Célia Granger, fondatrice de la maison de maroquinerie Après Bastille.

Célia Granger, vous êtes la fondatrice de la marque de maroquinerie Après Bastille, spécialisée dans le sur-mesure. Comment vous définiriez-vous ?

Je suis sellière-maroquinière. Je travaille à la fois des cuirs assez rigides, cousus à la main, avec les techniques de sellerie (fil de lin, double aiguille, bords francs…) et à la fois des cuirs souples, piqués à la machine sur l’envers puis retournés, avec les techniques de maroquinerie.
Je suis un artisan polyvalent qui utilise des techniques de base clairement identifiées et qu’ensuite je mixe. Je réalise du sur-mesure et je conçois également mes propres formes et modèles, en tant que créatrice. Ce qui m’anime au quotidien, c’est la quête perpétuelle du sac parfait : un sac alliant le plus grand confort d’utilisation, un cuir d’exception et une forme idéale. Forme et fonctionnalité incarnées dans un très beau cuir, voilà ce qui me fait vibrer !

Après Bastille est votre seconde vie. Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?

J’ai eu un parcours classique jusqu’à mes 32 ans. Diplômée d’un master en environnement et urbanisme à l’Ecole nationale des ponts et chaussées, j’ai démarré ma carrière en travaillant huit ans dans un cabinet d’architecture. Passionnée depuis toujours par la pratique du « fait main » et de la création sur mesure, qui pour moi est à la fois un jeu, un art et un moyen d’expression, je n’ai jamais cessé, après mes études, de suivre des cours du soir dans différents domaines pour utiliser mes mains, créer et m’épanouir (couture, cartonnage, reliure, tapisserie d’ameublement, etc.). Ce besoin de faire et d’aller vers quelque chose de plus essentiel a pris le dessus au fur et à mesure et je me suis tournée vers la maroquinerie par fascination pour le cuir et l’extrême exigence de cette matière. Je n’ai eu aucune hésitation.

Quelles ont été la part de formation académique et la part de formation terrain dans votre apprentissage ?

Quelque temps avant de m’engager dans la sellerie-maroquinerie, j’avais séjourné à Florence, en Italie, où j’avais eu la chance de visiter la très fameuse Ecole du cuir de Florence. J’y étais restée une journée entière sans vouloir en partir, totalement fascinée ! A mon retour en France, j’ai cherché l’école « équivalente » : Grégoire Ferrandi (la formation Cuir est aujourd’hui dispensée à l’Ecole des métiers de la mode et de la décoration « la Fabrique » située dans le quartier des Batignolles). J’y ai passé en un an un CAP pour adultes, incluant 2 stages, qui m’ont permis notamment de découvrir Hermès de l’intérieur. Le passage au sein d’une grande maison m’a définitivement convaincue de me mettre à mon compte ! Les tâches y sont très morcelées et je n’aurais pas eu l’opportunité de travailler sur une création de sa conception à son montage final. J’ai donc décidé de poursuivre ma formation avec un autre stage de 3 mois chez une créatrice-maroquinière basée à Genève. Elle m’a montré beaucoup de rudiments du métier et m’a permis d’aborder la maroquinerie dans son intégralité. Quasiment prête à me lancer, il me manquait encore une formation en gestion, car je n’avais jamais dirigé une entreprise. Je suis donc rentrée dans un groupement, le GEAI Paris, qui est une couveuse d’entrepreneurs et j’y suis restée pendant un an et demi. J’y ai suivi 20 à 25 formations en gestion durant cette période ! Puis 2009 est arrivée et j’ai enfin lancé mon activité.

Aujourd’hui, je considère que je suis en formation perpétuelle. Et je prévois de continuer à apprendre et à parfaire mes connaissances durant les vingt années qui viennent ! La diversité des cuirs et les innombrables formes de montage font qu’il est très difficile d’anticiper la façon dont une pièce va réagir au montage. C’est une découverte à chaque fois, un apprentissage à chaque nouveau sac auquel j’apporte mon expérience, mais aussi mon intuition et ma perception du cuir.

Qu’est-ce qui vous plaît dans votre métier ?

L’aspect de mon métier qui me plaît le plus est qu’il se trouve exactement à la croisée entre la technique et l’art. Je crois que c’est exactement là que je me situe aussi. Ma formation initiale en architecture est très technique, j’ai fait beaucoup de plans et de créations en trois dimensions, et j’ai en moi un côté très artistique qui me vient de mon enfance, avec un amour profond pour l’art, la peinture notamment, les textures et les couleurs.
J’aime aussi beaucoup l’idée de m’inscrire dans une tradition d’artisanat d’art qui continue à faire la renommée de la France. J’ai ce sentiment de prolonger un héritage, celui des métiers d’art.

Qui sont vos clients ?

Je travaille aussi bien avec des particuliers qu’avec des designers ou des créateurs. Ma clientèle de particuliers est constituée de personnes exigeantes, peu sensibles aux grandes marques et qui souhaitent investir dans une pièce de qualité en pensant à sa durabilité. Ils recherchent aussi bien le sur-mesure que mes propres créations, que je personnalise à la demande. Ma clientèle de designers et de créateurs fait appel à moi pour la réalisation de prototypes à partir de dessins qu’ils me fournissent. Ce sont par exemple Isaac Reina ou l’Atelier du Bracelet Parisien. Mon goût pour les collaborations avec d’autres artisans, comme Ludovic Avenel, m’amène également à faire des créations dans l’ameublement.

La sellerie-maroquinerie est un art ancestral. Quelle place occupent l’innovation et les procédés modernes aujourd’hui au sein de votre atelier ?

Comme tout maroquinier, j’utilise nécessairement un outillage assez conséquent, comme une refendeuse, machine qui affine le cuir sur toute sa surface. Mais le fait d’utiliser ces facilités-là n’est pas un signe d’innovation, cela fait tout simplement partie du métier. Et je dois dire qu’à titre personnel, je me situe plutôt dans un processus sensoriel et intuitif. Si je recherche l’innovation, ce sera plutôt dans le mariage du design et des techniques anciennes ou dans celui des matières : bois, paille, tissu, plumes… A l’occasion d’une de mes collaborations avec un autre artisan d’art, j’ai d’ailleurs mis au point une couture à la main du bois et du cuir ! Je suis très attentive aux techniques des différents métiers d’art et je n’hésite pas à importer ces techniques pour le façonnage du cuir (ébénisterie, haute couture, marqueterie), mais la technique et l’innovation restent pour moi au service d’une forme, et non l’inverse.

Comment avez-vous constitué votre réseau de fournisseurs et quelle est l’importance de ces derniers aujourd’hui ?

C’est en effet une question cruciale.
J’ai mis beaucoup de temps à le constituer. J’avais une double exigence : avoir des cuirs de première qualité et pouvoir les choisir moi-même, les toucher, ce qui me limitait à des fournisseurs de proximité. Les années m’ont permis de sélectionner des fournisseurs en Ile-de-France, chacun ayant leur spécialité : l’agneau, la vache, le cuir d’ameublement, les peaux exotiques ou encore le cuir végétal… Et je peux leur rendre visite dès que j’ai besoin d’une peau. Il y a une réelle tension sur le marché du cuir de luxe. Les grandes marques se fournissent prioritairement (elles ont racheté les principales tanneries) et il faut parfois que mes fournisseurs me gardent des peaux, de façon un peu privilégiée, pour que je puisse à mon tour me fournir. Le fait de ne pas trouver le cuir que je recherche est une menace permanente. C’est une des difficultés du métier.

Je reviens au sur-mesure. On parle souvent d’une éducation du sur-mesure, et de la difficulté en réalité pour un client à concevoir totalement sur mesure une création. Comment l’accompagnez-vous dans cette démarche créative ? Quelle est votre place à ses côtés ?

Le sur-mesure nécessite en effet un véritable dialogue avec le client, car ce n’est plus aujourd’hui une démarche naturelle. Le prêt-à-porter a complètement balayé le sur-mesure et les clients sont souvent désemparés face au sur-mesure. Il faut commencer par leur révéler l’immensité des opportunités qu’il offre, leur faire dépasser la simple idée de la personnalisation et les amener à se poser la question de ce dont ils ont réellement besoin/envie. J’ai un rôle d’accoucheuse ; il faut que je connaisse la personne, l’utilisation qu’elle va avoir de son sac. C’est un accompagnement durant tout le processus, car certains peuvent même être angoissés à l’idée de faire le mauvais choix. Aujourd’hui, j’hésite moins à me mettre à leur place, à suggérer un coloris ou une matière, à restreindre même le champ des possibles pour faciliter la décision.

Pour finir, un projet qui vous a particulièrement marquée ?

La collaboration que j’évoquais plus haut, autour du mariage des matières et des techniques. C’est une collaboration avec Ludovic Avenel, ébéniste designer, pour la réalisation d’un bureau en bois et en cuir, le bureau Elytre. Ce projet s’est déroulé sur le long terme : un an et demi de maturation avec beaucoup d’allers-retours avec le client, un jeune couple qui avait une réelle volonté de créer une pièce exceptionnelle. Ce bureau, qui a la particularité d’être en partie souple, a été une aventure passionnante !

Interview réalisée par Lucie Knappek, fondatrice et dirigeante d’EVANELA, pour Abc-luxe

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