Rencontre avec Kari Voutilainen

Publié le 2/11/2015 par Mathilda Panigada Benjamin Teisseire
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Kari Voutilainen est né à Rovaniemi, en Finlande. Il fit son apprentissage à l’école d’horlogerie réputée d’Espoo, puis vint poursuivre sa formation en Suisse à partir de 1989, à l’IOSW (Institute of Swiss Watchmaking), où il obtint le fameux WOSTEP (Watchmakers of Switzerland Training and Educational Program). Il est double lauréat du Grand Prix d’horlogerie de Genève, avec des Prix de la montre Homme, pour son « Observatoire » en 2007 et sa V-8R en 2013.

En plein cœur du Val-de-Travers, berceau de l’horlogerie suisse, au milieu des pentes douces et verdoyantes et de la forêt Neuchatel, Kari Voutilainen a installé son atelier dans son manoir. Entre la proximité de tous les métiers de l’horlogerie et la sérénité du décor, Kari y a trouvé la combinaison idéale pour laisser libre cours à sa créativité horlogère. Il nous reçoit dans son atelier.

Art ou marque horlogère ?
(Il marque une longue réflexion) Si une marque est une entité qui fait du marketing avec un board exécutif, avec ses magasins et ses distributeurs dans le monde entier, avec ses assemblées générales pour parler investissement et dividendes, on ne peut pas dire que nous sommes vraiment une marque. Ceci dit, mon nom est enregistré comme marque déposée, donc, oui, nous sommes bel et bien une marque. Mais je me considère plus comme un artiste dans la mesure où mes créations se font dans la plus grande liberté d’expression.

Racontez-nous la genèse de votre marque ?
Dans les années 80’, j’étais à l’école d’horlogerie et je rêvais de faire mes propres montres. A ma sortie en 1994, j’avais réalisé ma première pièce de A à Z, y compris le cadran et la boîte. Puis j’ai rencontré d’autres horlogers qui m’ont beaucoup inspiré, tel M. Richard Miklosch (horloger autodidacte, Ndlr). Je travaillais chez Parmigiani la journée, et le soir pour moi. En 1999, j’ai quitté l’entreprise pour consacrer 50% de mon temps à l’enseignement. Mais au final, cela me prenait 150% de mon temps. C’est pour ça qu’en 2002, j’ai décidé de me concentrer sur ma propre marque. Je suis content de ne pas avoir commencé plus tôt, car j’ai vu beaucoup d’indépendants croître rapidement mais se perdre aussi vite. Je pense notamment à Daniel Roth ou Frank Müller. J’ai longuement réfléchi à ce que je voulais et ne voulais pas faire. J’ai commencé tout doucement en travaillant pour les autres, puis peu à peu pour moi, puis en embauchant une collaboratrice, puis une autre. Doucement, à mon rythme.
En 2006, après la foire de Bâle, j’avais plein de commandes, des distributeurs m’en demandaient 5 en or blanc, 5 en or rose… mais je me suis posé et j’ai dû refuser toutes ces commandes. Depuis ce jour, nous restons à peu près au même nombre de montres par année (entre 30 et 50 maximum) pour continuer à travailler totalement comme on le souhaite. L’équipe a grandi, bien sûr, car pour être vraiment indépendant et avoir une vision à long terme, il faut maîtriser toutes les étapes de la fabrication, de l’ébauche à la production des composants, des cadrans, des boîtes. En 2008, nous avons vraiment commencé à construire notre propre calibre, le premier fut lancé en 2011. Mon but n’est pas de gagner le plus d’argent possible, mais de savourer un réel plaisir quotidien à travailler. Aujourd’hui, je fais attention à garder du temps pour créer en marge des relations avec les clients, la presse. Nous sommes 16 à l’atelier, ce qui permet aussi de garder une ambiance familiale dans laquelle chacun à plaisir à fonctionner.

Quels ont été les plus grands défis que vous ayez dû surmonter ?
Je suis un grand optimiste, je me suis toujours dit que ça allait marcher, mais il faut travailler dur. Le plus difficile au départ est d’avoir une vision claire de ce qu’il faut faire… et de savoir à qui faire confiance, avec qui s’associer pour le développement, pour la distribution. Si on tombe bien, c’est décisif ; si on tombe mal, cela peut être dangereux. Je pense avoir été prudent et être plutôt bien tombé.

De quoi êtes-vous le plus fier aujourd’hui ?
Deux choses essentielles. D’abord, l’atelier et mes collaborateurs. Voir que l’on peut fonctionner sans hiérarchie, chacun avec ses responsabilités, en se faisant confiance, avec tous la même vision de ses devoirs en terme de qualité tant technique qu’esthétique. Du coup, chacun essaie sans cesse de se surpasser, de faire encore mieux. Je tiens à favoriser une communication simple et ouverte avec mes équipes. Quand l’un d’eux a une nouvelle idée, il la soumet aux autres pour savoir si c’est envisageable (comment usiner cela, le décorer… etc.). Cela fonctionne bien, dans un grand respect mutuel. Ce mode de fonctionnement n’est pas conventionnel du tout.
L’autre chose magnifique, c’est cette reconnaissance de nos pairs. Souvent les indépendants sont considérés comme des « bricoleurs », là on voit que la profession reconnaît la qualité de notre travail. Obtenir le Grand Prix horloger de Genève ou être invité au SIHH en 2016, c’est une marque forte de reconnaissance.


Modèle Vingt-8 or rose et argent, Grand Prix de l’horlogerie de Genève catégorie Montre Homme en 2013.

Comment définissez-vous l’ADN de la marque ?
Je fais de l’horlogerie classique. J’aime les créations élégantes, contemporaines, le design des années 40’, 50’, 60’, les formes fluides et le côté pratique. Quant aux mouvements, j’aime les choses robustes et élégantes en utilisant les méthodes d’antan. Ainsi, je sais que nos montres continueront à exister dans 150 voire 200 ans. Si l’on intègre des nouveaux matériaux comme le silicium, le plastique, on commence à utiliser des « colles » et on sait bien que la colle ne durera pas longtemps.

Quel est le profil de vos clients ?
Ce sont avant tout des amoureux de la belle horlogerie. Des connaisseurs, des collectionneurs qui recherchent quelque chose de spécial, une montre avec une histoire. Ce sont essentiellement des hommes et beaucoup recherchent aussi une certaine personnalisation de leur pièce. L’un de mes plaisirs est de partager avec eux ce savoir faire horloger.

Au milieu de la pléthore d’offres aujourd’hui, comment existez-vous ? Comment vous différenciez-vous ?
D’abord, notre fonctionnement est différent et l’ambiance chez nous est quasi-familiale. Ensuite, nous faisons réellement tous nos composants nous-mêmes. Nous achetons uniquement les spiraux, les ressorts de barillets, l’incabloc et les pierres (rubis, Ndlr). Bien sûr, les boîtes, bracelets et boucles aussi, mais tout le mouvement est fait maison. Pour finir, nous vendons 70-75% de notre production en direct et n’avons que trois magasins qui nous distribuent : Ekatarina Sotnikova à Paris, A l’Emeraude à Lausanne et Hourglass à Singapour. Manfredi Greenwich USA et Aseman Kello Helsinki


Modèle Observatoire, Grand Prix de l’horlogerie de Genève catégorie Montre Homme en 2007.

Quels sont vos chiffres actuels ? Vos ambitions pour l’avenir ?
45 montres en 2013, 38 en 2014. Notre volonté est plutôt de faire moins à l’avenir. D’être encore plus exclusif. La demande est de plus en plus à la personnalisation, notamment des cadrans avec différents guillochages, des variations de couleurs.

Avec la concentration des grands groupes, de la distribution et de la production, comment reste-t-on indépendant de nos jours ?
L’indépendance financière est primordiale, sinon il y a toujours quelqu’un pour vous dire quoi faire, quand et où. Ensuite il y a l’indépendance de création, c’est-à-dire être capable de créer soi-même, sans avoir à acheter des pièces ailleurs. Toujours dans l’idée de faire mieux grâce à la maîtrise de tout le processus. Si on dépend d’un sous-traitant, on doit contrôler en aval et un jour la qualité peut être moindre ou il peut décider de ne plus travailler avec vous et là vous avez un problème. Ma philosophie est de maîtriser les savoir-faire en interne. C’est plus facile en étant « petit » car on peut faire les investissements que l’on souhaite pour assurer sa pérennité. Mais de toute façon, il faut avoir un « fil rouge ». François-Paul Journe est un bon exemple : il a beaucoup grandi mais ses montres sont toujours reconnaissables. Enfin, il faut avoir une éthique de travail : ne pas acheter ses boîtiers en Chine par exemple, ni ses coffrets.

En tant qu’artisan de l’horlogerie, quelle est votre politique digitale ? Voyez-vous Internet comme une plateforme de vente ?
Nous utilisons le digital pour la conceptualisation de nos composants, de nos modèles, c’est inévitable. De même pour la communication, nous l’utilisons mais nous ne sommes pas très présents ni sur Facebook, ni Instagram. Cela va peut être changer avec le SIHH en 2016 car la demande risque être forte. Je vais sans doute devoir me faire aider car personne dans mon équipe n’est féru d’Internet, ni de communication.

Avec l’essor des « smartwatches », comment voyez-vous l’avenir de l’horlogerie traditionnelle ?
Je pense que la demande pour l’horlogerie traditionnelle haut de gamme va continuer à croître. Il y a toujours plus de richesses, donc il y aura toujours plus de gens qui auront les moyens et l’envie de s’acheter de belles pièces horlogères. Mais il y a autre chose aussi. Selon moi, malgré l’augmentation de la communication globale, le monde est assez opaque, pas seulement dans l’horlogerie, dans tous les domaines. On voit naître un mouvement de personnes qui cherchent du sens et qui sont prêtes à mettre le prix pour acheter des choses qui ont du sens : cela va de la viande chez le boucher, aux légumes bio locaux, aux vêtements dont l’origine et le savoir-faire sont respectueux d’une certaine éthique. C’est la même chose pour l’horlogerie. Je crains quand même que ces Smartwatches fassent du mal à notre activité dans la gamme de prix 500-5000 CHF. Pour eux, la concurrence va être rude. En revanche, pour l’horlogerie traditionnelle de luxe, l’émotion reste centrale. Dans une montre, il y a de la vie, une histoire, un savoir-faire, un artisanat. On n’a pas vraiment besoin de l’heure, c’est vraiment l’émotion qui guide l’achat. On voit le mouvement qui « vit », c’est sympathique. C’est très différent pour l’électronique où la fonctionnalité prime. Je reçois beaucoup de propositions pour faire des bracelets connectés ou d’autres choses dans ce style, honnêtement, je ne comprends pas. Aujourd’hui, on est déjà tellement connecté, pour moi, le plaisir, le luxe c’est de l’être moins.

Enfin, quel est votre premier souvenir horloger ?
Le tout premier ce sont les pubs Rolex dans le Helsingin Sanomat (La Gazette d’Helsinki, Ndlr) qui mettaient en scène des explorateurs et me faisaient rêver. Le deuxième, c’est le premier mouvement que j’ai complètement démonté vers 10 ans. C’était la montre alarme de mes parents. Je n’ai pas pu la remonter, mais je me suis découvert une passion pour les petits rouages, les petites pièces. Et ma première montre a été une LEIJONA mécanique de plongée, private label, cadran noir. Elle était fabriquée ici, dans la vallée, à Fleurier.

Interview réalisée par Benjamin Teisseire pour abc-luxe.com
Môtiers, 23 septembre 2015.

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