Rencontre avec Jérôme Declercq et l’art de la passementerie

Publié le 20/10/2015 par Mathilda Panigada
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Cette année, en partenariat avec EVANELA, ABC-Luxe vous propose un rendez-vous mensuel dédié aux métiers d’art du luxe et du patrimoine français. En pleine mutation, les métiers d’art montent sur le devant de la scène et comptent parmi les grandes tendances du luxe. Entre authenticité, excellence et innovation, nous vous invitons à les découvrir à travers notre série d’interview-portraits.

Ce mois-ci, nous avons rencontré Jérôme Declercq, directeur général de la maison Declercq Passementiers, qui nous parle de son métier, de l’histoire de cette belle maison, véritable trésor du patrimoine frrançais, et de cet art impressionnant mais souvent méconnu qu’est la passementerie. Une rencontre placée sous le signe de l’émotion, de l’importance accordée au détail et bien sûr, de la passion.

Avant de commencer, pouvez-vous nous expliquer rapidement ce qu’est la passementerie, selon votre point de vue ?
Je dirais que c’est l’art du détail de la décoration, le bijou qui va être posé sur les rideaux, le détail qui va apporter le supplément d’âme.

Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?
J’ai suivi une scolarité tout à fait normale et épanouie, j’étais bon élève. J’ai passé mon baccalauréat comptabilité, et tout de suite après, je suis entré en apprentissage à l’atelier. Mon père m’a ensuite envoyé dans différents pays, les Etats-Unis, l’Angleterre, l’Allemagne, afin de faire des stages chez des éditeurs de tissu d’ameublement. Suite à cela, de retour dans l’entreprise familiale, j’ai commencé à visiter les clients, à dessiner, créer des modèles, en réinterpréter d’autres.

Qu’est-ce qui vous plaît dans votre métier ?
Imaginer les collections. Je reprends les modèles, je les redessine, tout en veillant à conserver l’esprit Declercq Passementiers. Il s’agit de manier élégance, équilibre des couleurs, habiller, sublimer, mais également donner une vraie vie au rideau, au coussin ou au tapis. Tout me plaît dans mon métier. Le travail du fil, le travail des volumes, le passage de la 2D (dessin) à la 3D, voir comment tout cela prend forme... La gestion humaine également, le regard que le client peut avoir sur la passementerie qu’on lui a fabriqué mais aussi la relation que l’on entretient avec nos artisans et nos employés, et la façon dont nos clients la ressentent. C’est aussi une histoire familiale, une passion qui se transmet de génération en génération.

À ce propos, contez-nous l’histoire de la maison Declercq
La maison voit le jour en 1852. C’est Joseph Berthaud, qui prend la suite d’une passementerie, située au 34, rue Quicampoix, pour laquelle il était alors petit garçon de course. La fille de Joseph, Marie-Louise, épouse Ernest Perret et succède à son père. L’atelier déménage alors rue Saint-Sauveur. En 1930, Gaston Perret fabrique le petit volant, qui remplace la passementerie pendant plusieurs années. L’entreprise prend alors le nom La Passementerie Nouvelle. Jusqu’en 1948, la fille de Gaston travaille pour la maison avant d’en prendre la direction avec son fils Claude, mon père. Il avait beaucoup d’ambition pour la maison, et l’envie de faire de grandes choses. Il s’est rapproché de tous les créateurs de tissus, l’atelier est passé de 10 à 40 personnes. C’est en 1971 que l’entreprise se déplace rue Etienne-Marcel (son siège actuel, ndlr) et rachète les maisons Louvet & Mauny en 1972 et André Boudin en 1977. En ce qui me concerne, je suis entré dans l’entreprise en 1980 et Elisa, ma sœur, en 1990. Elle s’occupe de toute la partie production.

Pouvez-vous nous expliquer comment vous maintenez les savoir-faire des métiers d’art, au sein d’une maison qui exporte aujourd’hui à l’international ?
Je pense que c’est justement le développement qui permet de conserver les savoir-faire. Très concrètement, cela permet de payer les gens. Si vous avez le métier à tisser mais que vous n’avez pas la main qui sait le faire fonctionner... Nous avons souhaité développer deux aspects : une partie de la production est faite mécaniquement, comme les galons ou les têtes de franges, une autre partie des créations nécessite un travail manuel. La mécanique manque parfois de sophistication. Même pour travailler des matières modernes comme de la fibre optique, je préfère me tourner vers les méthodes de travail plus traditionnelles. On se doit de conserver ces savoir-faire, ils sont fondamentaux. De plus, ils sont aussi garants de qualité, et justifient le prix.

Vos artisans sont-ils formés par la maison ?
Tout à fait ! Nous aimons recruter des collaborateurs jeunes, les former, et les garder. Nous leurs transmettons notre savoir-faire, qui reste ainsi à la maison et n’en sort pas.

Qui sont vos clients ?
Notre client est un amoureux de la belle décoration. C’est un passionné, capable d’allouer une partie de son budget à de la passementerie parce que cela lui semble essentiel. Les rois, les reines, les princes, les émirs sont nos clients, mais aussi les amoureux de la décoration qui vont aller chez le décorateur ou le tapissier. Enfin, les particuliers, qui ont envie de s’offrir quelque chose pour eux, quelque chose d’un peu exceptionnel.
Nous travaillons aussi beaucoup avec les musées nationaux, de Versailles à Malmaison, en passant par le Louvre ou Vaux-le-Vicomte. En tout, nous avons près de 2 300 clients.

Quelles sont les pays les plus demandeurs ?
En règle générale, l’Angleterre, les Émirats, la Russie, l’Italie, la Belgique et l’Amérique. Beaucoup d’affaires se font en France par le biais des décorateurs.

D’où viennent vos inspirations ?
Des femmes ! (rires) plus sérieusement... D’abord des rencontres, ce que je vois, ce que j’entends, la rencontre avec le décorateur ou avec le client final, une exposition qui va me transporter... J’aime raconter des histoires aux travers de thèmes évocateurs. Par exemple, j’ai été très inspiré par les rayures Paul Smith, j’en ai fait une collection hommage aux Indiens d’Amérique, ou par le film Métropolis et son ambiance très particulière. J’ai réalisé une collection Manhattan, très contemporaine, en reprenant un modèle ancien que j’ai réédité qui me rappelait l’architecture du pont de Brooklyn, avec une embrasse évoquant le Chrysler Building par un mélange d’acier et de fils de soie.

Avez-vous réalisé des collaborations avec des créateurs ?
Nous avons travaillé avec Thomas Boog, avec qui nous avons imaginé deux embrasses d’inspiration marine dont une superbe branche de corail réalisée en passementerie. Nous avons également collaboré avec Serge Olivares pour plusieurs embrasses, avec de très belles couleurs, très puissantes. J’aimerais travailler avec Vincent Darré par exemple, ou avec Jean-Michel Othoniel, car je rêverais d’insuffler cette poésie dans mes passementeries. J’aimerais collaborer avec des créateurs qui ont un univers particulier, qui me font rêver, qui me nourrissent. J’aurais adoré collaborer avec Nikki de Saint Phalle.

Quelle est votre fierté au quotidien ?
D’être encore là ! D’avoir des ouvriers, des artisans qualifiés, et de pouvoir les garder malgré la conjoncture. De ne pas avoir perdu mon âme, et de pouvoir faire perdurer tout notre patrimoine jusqu’à présent.

Que représentent, selon vous, les métiers d’art pour le patrimoine français ?
Les métiers d’art font partie intégrante du patrimoine français, mais ils ne font pas le patrimoine à eux seuls. Notre façon d’être, ce mélange latin et germanique, les montagnes, la mer... C’est tout cela le patrimoine français, et les métiers d’art s’inscrivent là-dedans.

Pensez-vous que les métiers d’art soient en train de disparaître ?
Malheureusement. Cependant je constate que les gens résistent de plus en plus, qu’il y a une véritable envie de les préserver.

Quelles sont les actions qui pourraient, selon vous, rendre les métiers d’art plus « désirables » aux yeux des plus jeunes et du grand public ?
Je trouve qu’il y a une jeunesse incroyable actuellement. Les jeunes d’aujourd’hui ont vraiment envie de se cultiver, ils ont de l’énergie, ils ont envie d’apprendre. Il faut qu’ils aillent se renseigner, qu’ils aillent voir des expositions, qu’ils soient curieux. Mais je pense qu’il est surtout primordial qu’ils rencontrent des gens passionnés, car c’est par la rencontre que va passer l’apprentissage.

Y a-t-il un projet qui vous ait particulièrement marqué ?
Si vous posez la question à un écrivain, il vous répondra « mon prochain livre ». Je pourrais vous répondre la même chose, « mon prochain projet ». Il y a eu des projets fabuleux et impressionnants avec de grands clients, et à côté de cela, des commandes de clients plus modestes avec lesquels la relation humaine était un pur bonheur. Les petits projets où les gens se font plaisir, et lorsque certains clients sont très pointilleux, voir que le résultat les ravissent. J’ai en mémoire le projet d’un client qui avait un petit cheval de bois qu’il souhaitait accrocher au plafond, au-dessus de la table à manger. Cela a duré un temps fou, il a fallu faire des tas de recherches, c’était au millimètre près ! J’en garde le souvenir d’une très jolie aventure.

Pour conclure, un mot de la fin ?
La passementerie permet de s’amuser avec les couleurs, les matières, elle apporte une touche ludique au quotidien. Il faut retrouver le goût de vivre, de sourire, de s’amuser.

Interview réalisée en collaboration avec Lucie Knappek, présidente de l’agence Evanela pour abc-luxe.com
www.evanela.com

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