Une étude du Céreq révèle un paradoxe : les jeunes actifs français se disent majoritairement épanouis dans leur travail, tout en étant nombreux à envisager une réorientation professionnelle. Issu d’une recherche collective soutenue par l’INJEP, ce Céreq Bref propose trois pistes pour l’expliquer : la rigidité du système éducatif français, la diffusion des normes de flexibilité de l’emploi et la dégradation des conditions de travail en début de carrière.
Des jeunes satisfaits au travail, mais qui restent en quête de changement
Contrairement à une idée largement relayée dans les médias, les jeunes actifs ne sont pas nécessairement désengagés du monde professionnel. C’est même l’un des principaux enseignements du nouveau Céreq consacré aux aspirations professionnelles des jeunes. L’étude montre que les jeunes déclarent majoritairement des niveaux élevés de satisfaction et d’épanouissement au travail. Ils affichent également un certain optimisme concernant leur avenir professionnel et considèrent souvent que leur formation correspond à leur emploi.
Pourtant, un paradoxe apparaît : être satisfait de son travail n’empêche pas de vouloir en changer.
Les données de l’enquête du Céreq 2023 auprès des jeunes montrent qu’une part importante des jeunes actifs cherche un autre emploi alors même qu’elle occupe déjà un poste. Plus largement, plus d’un tiers des jeunes déclarent souhaiter se réorienter professionnellement.
Ce phénomène ne concerne d’ailleurs pas uniquement les jeunes insatisfaits. Même parmi ceux qui déclarent se réaliser professionnellement dans leur emploi, les projets de réorientation restent nombreux. Autrement dit, vouloir changer de métier ne signifie pas forcément rejeter son travail actuel.
Le Céreq avance ainsi une lecture différente de cette mobilité : les jeunes ne seraient pas nécessairement en train de « fuir » le travail, mais chercheraient davantage à construire progressivement un parcours professionnel qui leur correspond.

Réorientation professionnelle : changer de métier, mais aussi chercher davantage de sens pour les jeunes actifs
L’envie de changer ne se traduit pas toujours par un passage à l’action. Selon les données étudiées par le Céreq, 36 % des jeunes déclarent souhaiter se réorienter professionnellement. Mais seulement 23 % ont engagé des démarches et 4 % ont, au moment de l’enquête, réussi à faire aboutir leur projet.
La réorientation professionnelle apparaît donc comme un processus long et difficile, particulièrement pour les jeunes qui connaissent déjà des trajectoires d’insertion fragiles.
Lorsqu’ils passent à l’action, les objectifs sont multiples. 92 % des jeunes ayant engagé des démarches souhaitent changer de métier, tandis que 84 % envisagent de changer de secteur d’activité. Plus de la moitié souhaitent également changer de statut professionnel et 34 % envisagent un changement de lieu de vie.
Les raisons de ces projets sont elles aussi révélatrices des nouvelles aspirations professionnelles. 82 % évoquent l’attirance pour un autre domaine professionnel et 76 % souhaitent donner davantage de sens à leur travail. L’amélioration des conditions de travail concerne 66 % des jeunes ayant engagé une démarche, tandis que 58 % cherchent à augmenter leur rémunération.
Le niveau de diplôme joue également un rôle. Les diplômés de niveau bac+5 ou supérieur sont davantage susceptibles d’évoquer la recherche de sens, le changement de statut ou encore le changement de lieu de vie. À l’inverse, ils sont moins nombreux à citer l’augmentation de la rémunération ou l’amélioration des conditions de travail comme principal motif.
Cette différence suggère que la réorientation professionnelle des jeunes ne répond pas à une seule logique économique. Elle peut également traduire une volonté d’expérimenter, de découvrir un autre environnement professionnel ou de retrouver une cohérence entre ses aspirations personnelles et son métier.
Le système éducatif et le marché du travail participent à ce paradoxe chez les jeunes actifs
Pour comprendre pourquoi les jeunes souhaitent parfois changer de voie alors qu’ils se disent satisfaits de leur emploi, le Céreq identifie plusieurs facteurs structurels.
Le premier concerne le système éducatif français. Les parcours scolaires et universitaires restent fortement marqués par l’idée qu’il faut choisir rapidement une orientation et construire un parcours relativement linéaire. Le diplôme occupe une place importante dans l’accès à l’emploi, ce qui peut pousser les jeunes à prendre très tôt des décisions qui auront des conséquences sur leur vie professionnelle.
Cette logique laisse relativement peu de place à l’expérimentation : césure, interruption des études, reprise de formation, mobilité internationale ou expériences professionnelles en dehors du domaine étudié peuvent être difficiles à intégrer dans un parcours traditionnel.
La réorientation professionnelle peut alors devenir une façon de reprendre la main sur un parcours choisi très tôt. Elle permettrait à certains jeunes d’explorer enfin des possibilités qui n’avaient pas pu être envisagées pendant leurs études.
Le deuxième facteur concerne la transformation du marché du travail. Les jeunes générations sont davantage exposées aux contrats courts, à l’intérim, à l’alternance, au temps partiel subi et au chômage. Elles entrent donc dans la vie active dans un environnement où la mobilité professionnelle est devenue plus courante.
Changer d’entreprise ou de métier peut ainsi être perçu comme une étape normale d’une carrière plutôt que comme un échec. Les jeunes ont progressivement intégré l’idée qu’ils devront probablement changer plusieurs fois d’emploi au cours de leur vie professionnelle.
Cette évolution modifie également la relation entre salariés et entreprises. Un jeune peut être fier de son métier et apprécier les missions qu’il réalise tout en restant prêt à quitter son entreprise si une meilleure opportunité se présente.
Enfin, les conditions de travail en début de carrière constituent un troisième élément majeur. Les jeunes sont davantage présents dans les emplois précaires et les métiers exposés à des contraintes physiques ou organisationnelles. Ils disposent parfois de moins d’autonomie et connaissent une insécurité professionnelle plus importante.
L’étude souligne notamment qu’un quart des moins de 25 ans craint de perdre son emploi dans l’année et que près de la moitié pense devoir changer de métier ou de qualification dans les trois ans.
Ainsi, derrière l’envie de mobilité se trouvent parfois des conditions de travail difficiles, mais aussi une incertitude plus générale concernant l’avenir.
Les jeunes actifs désirent du changement mais ne désengagent pas
Le principal enseignement de l’étude du Céreq est finalement de remettre en question l’idée selon laquelle les jeunes générations seraient moins attachées au travail.
Les jeunes actifs semblent au contraire avoir des attentes particulièrement fortes envers leur vie professionnelle. Ils recherchent à la fois la satisfaction, le sens, de bonnes conditions de travail et la possibilité d’évoluer.
Le paradoxe entre épanouissement professionnel et désir de réorientation devient alors moins contradictoire. Un jeune peut apprécier son métier actuel tout en considérant qu’il pourrait être encore plus épanoui ailleurs. La satisfaction professionnelle ne signifie donc pas nécessairement l’absence de désir de changement.
La mobilité peut également être une stratégie d’adaptation à un marché du travail devenu plus flexible. Les jeunes sont encouragés à développer continuellement leurs compétences, à multiplier les expériences et à préserver leur employabilité. Ils adoptent donc en partie les mêmes comportements de mobilité que ceux que les entreprises attendent d’eux.
Mais cette capacité à changer de trajectoire reste inégalement répartie. Les jeunes les plus vulnérables sur le marché du travail sont aussi ceux qui peuvent avoir le plus de difficultés à concrétiser une réorientation. Le niveau de diplôme influence notamment les chances de faire aboutir le projet.
La réorientation professionnelle apparaît ainsi comme un moment de réajustement, mais aussi comme un révélateur des inégalités entre jeunes.
Au-delà du cliché d’une génération qui ne voudrait plus travailler, l’étude du Céreq dessine donc une jeunesse qui travaille, qui s’investit et qui cherche surtout à trouver sa place dans un marché du travail en transformation. Le désir de changer d’emploi ou de métier ne traduit pas nécessairement un rejet du travail : il peut être l’expression d’une volonté de donner davantage de sens à son parcours et de construire une carrière plus adaptée à ses aspirations.
****
Accédez à l’enquête :
https://www.cereq.fr/publications/cereq-bref/des-jeunes-actifs-satisfaits-mais-en-quete-dailleurs-les-ressorts-dun
Ecoutez le résumé de l’étude en podcast :
https://podcast.ausha.co/enbref/non-les-jeunes-ne-rejettent-pas-le-travail-ils-veulent-en-changer




