Le film McQueen, de Ian Bonhôte et Peter Ettedgui, vient de sortir en salle. A voir sans MODEration. J’ai assisté à sa projection en 2018, à l’occasion du festival FRAMELINE qui présente chaque année une sélection de films LGBTQ à San Francisco, en Californie.

J’ignorais alors qu’Alexander McQueen, Lee pour les intimes, souhaitait refaire sa vie dans cette ville, loin des capitales de la mode, juste avant de se donner la mort en 2010. C’est ce que nous apprend la journaliste et écrivaine américaine Dana Thomas dans son ouvrage Gods and Kings, The Rise and Fall of Alexander McQueen and John Galliano. Le créateur projetait d’enseigner à l’Academy of Art de « la ville sur la baie », tout en travaillant sur des projets personnels. Il voulait prendre du recul et superviser la direction artistique de sa marque en s’impliquant moins dans la création concrète et épuisante de chaque collection.

La très belle salle du Victoria Theater, construite en 1908, était pleine à craquer ce doux soir de Juin. Le noir se fit. La séance commença. J’en sortis bouleversé.

Ma première expérience professionnelle eut lieu 1997 à 2001 chez Givenchy durant la période où McQueen en était le directeur artistique. J’ai débuté au service Communication à quelques jours de la présentation de sa première collection Haute Couture pour la marque. A l’époque, pas d’internet. Toutes les demandes d’invitation pour participer au défilé se faisaient par fax et par téléphone. Ce dernier sonna durant des journées entières. Mes collègues et moi ne savions que dire à certain(e)s journalistes en pleurs ou en colère à qui nous venions d’annoncer qu’elles/ils n’étaient pas invité(e)s, faute de place.

De fougueux britanniques venaient de prendre les rennes de deux fleurons du luxe français: John Galliano chez Dior et Alexander Mc Queen chez Givenchy. Galliano avait effectué un bref passage chez Givenchy avant d’être nommé à la tête de Dior, joyau de l’empire du Luxe que Bernard Arnaud était alors en train de fonder. Les créations iconoclastes et romantiques du styliste britannique né à Gibraltar avaient déjà su séduire le cénacle de la mode. En revanche, McQueen bénéficiait en France d’une vague réputation de bad boy, vulgaire et roublard. En réalité, son travail était quasi inconnu. Et pour cause : il n’avait présenté que trois collections à Londres. Elles avaient fait scandale et fascinaient par leur aspect avant-gardiste. Peu de journalistes français(e)s les avaient réellement vues car le web, une fois de plus, était quasi inexistant. Seules quelques journaux très pointus avaient publié les images de ses « bumsters », pantalons qui laissaient entrevoir une grande partie de la raie des fesses. Vêtements scandaleux certes, mais techniquement impressionnants car une taille si basse semblait défier les lois de la pesanteur. Pour reprendre une métaphore  de Nicolas Jurnjack qui a réalisé les coiffures des premiers shows de McQueen : « Galliano, c’est le boudoir, McQueen, c’est le parking » (Ecouter l’interview de Jurnjack et la photographe Ann Ray dans le podcast de « On aura tout vu », France Inter, 12 mars 2019).

Un séisme d’une magnitude comparable à celui qui avait détruit San Francisco en 1906 – toutes proportions gardées – agitait le monde de la mode et de la culture.

La tension était palpable dans les coulisses du premier défilé Haute Couture de Givenchy par McQueen en janvier 1997. Je fus saisi par la beauté étrange, fragile et féroce des déesses, toutes vêtues de blanc et d’or, qui défilèrent alors dans la magnifique salle de l’école nationale des Beaux Arts de Paris.

La mise en scène était très classique, un brin mièvre. Une jeune femme vêtue de blanc jouait de la harpe et un éphèbe était comme suspendu au dessus de l’audience, entièrement maquillé d’or et portant d’immenses ailes en véritables plumes blanches.

Au sortir du défilé, du haut de mes 25 ans, naïf, je me souviens avoir dit au PDG de Givenchy combien j’avais trouvé cette collection sublime. Il ne me répondit pas. Pourtant j’avais raison et je le pense encore, 21 ans plus tard.

Le lendemain, une avalanche de critiques toutes plus vachardes les unes que les autres se sont abattues dans la presse, tant sur la personne de McQueen que sur ses créations. La rivalité franco-britannique semblait s’être réveillée sous un prétexte apparemment frivole. On ne pardonnait pas au gamin de l’East End de Londres d’oser se placer dans les pas de l’aristocrate Hubert de Givenchy. Il fallait couper une tête, ce serait celle de McQueen. Pourtant, un jour, c’est lui qui deviendrait le roi de la mode. Il inspirerait des myriades de créatifs et aurait une influence indéniable sur l’art et la culture pop des années 1990 et 2000. Seule avant lui la légendaire Elsa Schiaparelli a su mêler mode et art avec un tel génie (Lire Schiaparelli & les artistes, Editions Rizzoli) durant une carrière aussi courte que McQueen.

Mais revenons au documentaire dont il est ici question. Grâce à des archives exclusives, des témoignages de proches tel Sebastian Pons et un méticuleux travail d’enquête et  d’analyse, il revient sur le parcours de l’artiste avec justesse, précision et émotion, sans jamais tomber dans le pathos. La bande originale signée Michael Nyman (La Leçon de piano, entre autres), avec qui McQueen a souvent collaboré, contribue à susciter un sentiment de nostalgie face au génie créatif de McQueen. Sa personnalité troublante mais si touchante nous rend tous tristes d’avoir perdu un être rare, qu’on l’ait connu ou pas.

Lors de la projection du film cependant, j’ai été étonné d’une réaction du public face à la scène extraite du désormais cultissime défilé « N° 13 » de McQueen pour sa propre marque. Lors du final, la robe du top model canadien Shalom Harlow, d’un blanc immaculé, est peinte par des robots. Le mannequin à la formation de danseuse, tourne sur elle même et effectue une chorégraphie improvisée tandis que deux robots déclenchent des jets de peinture dessinant sur sa robe une œuvre à la Pollock. Or à ce moment, toute la salle de cinéma du Victoria Theather a ri, à mon plus grand étonnement. Pas un rire de moquerie mais comme si le public répondait à un effet souhaité. Or, pour avoir assisté à ce défilé (à Londres, dans un garage désaffecté) l’audience n’a pas ri. Au contraire. Nous étions tous en pleurs – bouleversés par la force de cette image d’une femme incarnant la grâce, la fragilité et finalement, la confrontation face à la rudesse des robots qui composaient une œuvre d’art en direct. Cette installation exprimait une poésie aussi brutale qu’inouïe.

Défilé 13

Unique bémol à porter sur le fond du documentaire de Ian Bonhôte et Peter Ettedgui : il distille l’impression que Givenchy constituait, au mieux, un formidable terrain d’apprentissage pour McQueen, au pire, une vache à lait. Ce propos me semble manquer de nuance. Lors de la présentation de son ultime collection pour la marque, seules les clientes Haute Couture étaient invitées. La presse n’avait pas été conviée et aucune photo du défilé ne devait filtrer, sachant que McQueen rejoignait le Gucci Group (désormais Kering) sur fond de rivalité avec LVMH. Cette collection, peut-être à tout jamais cachée, était éblouissante de beauté.

Le défilé a eu lieu dans les salons de Givenchy, au 3 avenue George V.

Je me trouvais juste en face de Lee, en backstage. Il donnait le top départ des mannequins. Il avait demandé aux maquilleurs de distiller une goutte lacrymale sur la joue de chacune d’entre elle et lui-même ne cessa de pleurer à chaudes larmes tout au long du défilé.

Tout comme moi de même. Je n’ai plus jamais revu Alexander McQueen jusqu’à ce soir de juin dernier où, de l’écran d’une salle obscure à San Francisco, a jailli le souffle de sa présence et de mes plus belles années.

Auteur Franck SAGNE
pour Abc-luxe Mars 2019

Franck Sagne possède une longue expérience dans le domaine de la mode et du luxe. Il a démarré sa carrière en 1997 dans le service communication de la maison GIVENCHY, tandis qu’Alexander McQueen en était le directeur artistique. Après avoir lancé le premier site internet de la marque en 1999, Franck se consacre entièrement au domaine du digital en intégrant Hennessy, autre célèbre société du groupe LVMH. Il rejoint ensuite la branche d’activité « Vins et Spiritueux » du leader mondial du luxe, au sein du service « Innovation & Marketing Intelligence ». En 2013, il devient directeur marketing de Schiaparelli où il participe au relancement de la mythique maison de Haute Couture. Actuellement Franck conseille différentes marques sur leur stratégie digitale.

Crédit photo portrait Franck Sagne en logo @François GOIZE

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