Le dernier défilé de prêt-à-porter Chanel dessiné par Karl Lagerfeld a été présenté le 4 mars dernier dans un décor alpin. Les mannequins évoluaient dans une station de ski recréée pour l’occasion sous la nef transparente du Grand Palais dévoilant un ciel cendré. Sur le podium de neige artificielle, l’actrice espagnole Pénélope Cruz, une rose blanche à la main, portait une robe boule de neige. De vraies larmes perlaient sur les joues des mannequins et de l’assistance rassemblée à l’occasion d’un dernier hommage au créateur. Le silence se fit. Karl Lagerfeld, définitivement absent, était plus présent que jamais.

Source Paris Mode TV

Comment ne pas établir un parallèle entre ces images et la première scène du film d’Orson Welles sorti en 1941, Citizen Kane ? On y voit Charles Foster Kane, le magnat de la presse, joué par Orson Wells, prononçant le mot « Rosebud » (bouton de rose) avant de mourir en laissant échapper de ses mains une boule de neige… Le film, dans une série de flashbacks virtuoses, s’évertuera ensuite à résoudre le mystère de ce mot. Les derniers plans de Citizen Kane révèlent au spectateur que « Rosebud » est le nom du traîneau sur lequel jouait Kane, le jour où, enfant, il dût quitter sa mère adorée contre son grès.

Une mère qui a marqué son enfance

KARL LAGERFELD
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(KL PRIVATKOLLEKTION)

Flashback : Lagerfeld fut également élevé par une mère qu’il vénérait, Elisabeth Bahlmann. Il l’évoquait régulièrement dans ses interviews. Suivant les dernières volontés du créateur, leurs cendres sont désormais mêlées dans une urne cachée dans le nord de la France. Une mère au tempérament de fer et de feu, impitoyable avec son fils, mais dont le créateur disait qu’il lui devait tout. Cette Prussienne cultivée l’éleva à la dure et sans faire la moindre concession au jeune Karl. « Elle me disait toujours que j’avais de trop grosses narines et qu’on devrait téléphoner à un tapissier pour qu’il y installe des rideaux », se souvenait-il. Lorsque, âgé de cinq ans il lui demanda de lui raconter une histoire elle lui répliqua férocement: « tu n’as qu’à apprendre à lire ». Ou encore, méchamment moqueuse : « J’adorais les chapeaux tyroliens, mais elle m’assénait : “Tu as l’air d’une vieille lesbienne.” ».

Elle ne lui laissa même pas la possibilité d’affirmer l’essence la plus intime de sa personnalité : que son fils soit homosexuel lui était totalement indifférent. Rien de transgressif à cela – à ses yeux il était atrocement normal.

Pourtant, jusqu’à la fin, Lagerfeld demeura transi d’admiration pour cette femme polyglotte, éminemment élégante, « une violoniste très douée qui aurait pu faire carrière dans un orchestre symphonique » s’émerveillait-il.

Il affirmait : « Je ne serais pas qui je suis si je n’avais pas eu quelqu’un comme elle », estimant qu’elle avait forgé son caractère, le forçant à toujours chercher à se dépasser, dans une quête de perfection forcément inaccessible. « Je suis une sorte de nymphomane qui n’a jamais eu d’orgasme » résumait-il dans une formule illustrant en creux le rôle castrateur de sa mère et son impact sur sa quête insatiable de la perfection. Cette formule du créateur peut surprendre venant d’un pourfendeur de la psychanalyse.

Un être augmenté

On pourrait convoquer une autre grille d’analyse, plus orientée vers la spiritualité et ses mystères. L’historien des Mythes Mircéa Eliade, dans son ouvrage Mythes, rêves et mystères (Éditions Folio Essais) nous explique en effet que « la création ne peut se faire qu’à partir d’un être vivant qu’on immole. ». Cette constante se retrouve dans la plupart des mythes, qu’il soit question de la Création du Monde, d’une certaine race humaine ou de tout autre être vivant : « Le schéma mythique reste le même : rien ne peut se créer que par immolation, par sacrifice » observe Eliade. Il insiste aussi sur le fait que le sacrifice opère un gigantesque transfert : « la vie concentrée dans une personne déborde cette personne et se manifeste à l’échelle cosmique ou collective. ». De l’enfant Karl, sacrifié par la mère nourricière, est né un être augmenté, multiplié, brisé et fragmenté, certes, mais dont l’ensemble des fragments était plus riche et fécond que l’être initialement en devenir. Karl devint ainsi Lagerfeld, érudit dans les domaines de l’histoire, de l’art, de l’architecture et de la mode, créateur au talent polymorphe.

Sa culture encyclopédique s’est matérialisée dans la bibliothèque de plus de 300.000 ouvrages qu’il a constituée au fil des années. Tel Superman dans sa « forteresse de Solitude » le héros pop héritier du siècle des Lumières se ressourçait dans le lieu de vie hors norme qu’il avait créé de toutes pièces, quai Voltaire.

« C’est un lieu pour dormir, prendre son bain et travailler », résumait sobrement Karl Lagerfeld à propos de son appartement parisien. Pourtant cet espace hybride rappelait tout autant la factory warholienne que la bibliothèque d’Alexandrie et les appartements que l’empereur François-Joseph 1er d’Autriche avait fait aménager dans son château de Schönbrunn, à Vienne. Comme le mari de Sisi, il menait dans ses appartements une vie d’ascète entièrement vouée à son travail.

Depuis son sémaphore, Karl Lagerfeld recevait les informations du monde entier qu’il reformulait, mixait, dessinait puis émettait sur sa propre fréquence pour mieux réinterpréter les codes créatifs des sociétés qui l’employaient. Son immense intelligence marketing et son sens du « Zeitgeist », l’air du temps, lui ont ainsi permis de tenir les rênes créatives de la maison italienne Fendi pendant 50 ans, celles de la maison Chanel durant 37 ans, après celles de Patou, Chloé et de sa propre griffe. Il a également collaboré avec des dizaines d’autres marques et institutions durant sa longue carrière.

Photographe, il « shootait » dans les studios aménagés dans son bunker des centaines de milliers de clichés publiés ensuite dans les magazines du monde entier sous forme de séries de mode, dans des livres ou encore placardés sur des panneaux publicitaires.

Dans ce lieu immense, il vivait seul, avec sa chatte Choupette, adoptée il y a quelques années.

En effet, on connaît à Karl Lagerfeld un unique amour qui ait partagé sa vie, autre que celui qu’il voua à sa mère : Jacques de Bascher. Dans l’ouvrage que Marie Ottavi a consacré à ce dernier Jacques de Bascher, dandy de l’ombre (éditions Séguier), Karl Lagerfeld confie ses sentiments : « Il était le français le plus chic que j’ai connu. Jacques de Bascher, jeune, c’était le diable fait homme avec une tête de Garbo (…). C’est la personne qui m’amusait le plus, il était mon opposé. Il était aussi impossible, odieux. Il était parfait ».

Mort en 1989 des suites du SIDA, le départ de Jacques laissa Karl à jamais inconsolable. Ce personnage iconoclaste rappelle en de nombreux points celui de la mère du couturier. Là encore, cependant une lecture psychanalytique nous éclaire peu sur l’influence qu’ils eurent réciproquement sur le destin de Karl Lagerfeld. Les mythes autour d’Éros et Thanatos nous aident mieux à déchiffrer le rôle de ces deux personnalités qui lui ont permis, à son corps défendant, de potentialiser sa créativité. La mort de Jacques de Bascher fut un drame pour Lagerfeld. Dans le documentaire « Karl Lagerfeld, un roi seul » réalisé en 2008 par Thierry Demaiziere et Alban Teurlai, Lagergeld évoque cette tragédie à mots couverts « Dans le privé, il y a eu quelques problèmes un peu tristes que je ne préfère pas évoquer qui font que je trouvais ça nettement moins drôle, mais ça, ça peut arriver à tout le monde »« Un grand deuil, si l’on peut dire? » relance l’intervieweur. « Oui, c’est ça, mais ça n’est pas un sujet de conversation », conclut abruptement Lagerfeld.

L’image et le son trahissent pourtant son émotion : sa bouche tremble légèrement à la pénible évocation de la mort de l’être aimé. Sa voix s’éraille subrepticement. L’espace d’une nanoseconde, la carapace apparemment impénétrable du roi devient aussi fragile que du cristal.

On souffre pour et avec lui. Après la mort de Jacques, Lagerfeld mélangea une partie de ses cendres avec celles de sa mère puis acquit une villa à Hambourg, sa ville natale, qu’il prénomma Jacko, en hommage au défunt. On évoqua souvent l’amour d’Yves Saint-Laurent pour l’œuvre de Proust et l’on compara régulièrement Yves à Karl, mais le plus proustien des deux personnages n’est pas forcément celui auquel on pense en premier lieu.

Néanmoins, une fois le choc passé le couturier connut un sursaut d’amour-propre. Après s’être laissé aller, pris des kilos en trop, suscité des brouilles avec des amis pour des peccadilles, il décida de se reprendre en main. Les saillies de l’amour (Eros) et de la mort (Thanathos) sur son existence ne conduiront pas à sa destruction, mais au contraire à une nouvelle naissance, une existence plus féconde et prolifique encore que la précédente.

Naissance de K.L

Dans les années 1990 le Phoenix fait plus que renaître de ses cendres. Il donne naissance à une nouvelle créature : K.L. (Kal-El n’est-il pas aussi le nom de naissance de Superman sur la planète Krypton ?). Cette créature redonnera vie à la maison de la Grande Mademoiselle Chanel. Gabrielle, dite Coco, aussi dure et insaisissable que la figure maternelle, l’inspira tout autant: il affirmait que la couturière n’aurait probablement pas aimé ses créations, mais c’est lui qui eût le dernier mot cette fois-ci, comme un goût de revanche… Oedipe, quand tu nous tiens!

Karl avait déjà joué le rôle de Karl dans le film d’Andy Warhol intitulé L’amour. Désormais il fera plus que jouer son propre rôle, il va créer un personnage de toutes pièces et tirer les fils de sa propre marionnette. Caché derrière cet artefact il permettra tout, jusqu’à devenir une star interplanétaire. « Certains êtres humains, voués au spectacle universel, deviennent parfois des golems d’eux-mêmes. Charlie Chaplin se projetait dans Charlot. Karl Lagerfeld a mondialement imposé sa silhouette de Prussien à catogan. » Écrit Marc Lambron dans Vie et mort de Michael Jackson (éditions C-A-R-T-E-L-S).

Entre le roi de la mode et celui de la pop il y a une cependant une différence de taille : l’égo de Michael Jackson était si prononcé qu’il finit par devenir le personnage qu’il avait imaginé, trop soucieux de sa postérité, et sans doute parce qu’il avait des choses effroyables à se cacher. Pour Karl ce masque n’était qu’un outil, un moyen et non une fin : « Pour moi les lunettes noires sont comme des ombres à paupières portables. », s’amusait-il à dire ou bien encore : « sa propre vérité on ne la doit qu’à soi-même ».

Mais Karl Lagerfeld avait un esprit trop subtil pour ne pas savoir que l’on ignore toujours sa propre vérité et que le mystère de chaque être demeure entier, pour soi comme pour les autres et pour l’éternité.

L’une des caractéristiques de son personnage était la négation de toute forme d’émotivité, jugée comme déplacée, et de sentimentalisme. L’unique exception à cette règle fût d’assumer l’affection qu’il éprouvait pour Choupette. Comparant le petit félin à Greta Garbo, la Divine (tout comme il l’avait fait pour Jacques de Bascher) il déclara même qu’il aurait aimé l’épouser. Mystère quand tu nous tiens.

Epilogue.

Dans la scène ultime du chef-d’œuvre d’Orson Wells, la luge de Mr Kane est mise au feu par les membres de son personnel qui ne voient pas l’utilité de garder cet objet jugé trivial. Ils préfèrent piller les objets précieux peuplant sa propriété. La clé de l’énigme « Rosebud » ayant disparu, celle-ci ne sera jamais résolue, excepté pour le spectateur.

Ses secrets, Karl Lagerfeld ne nous les a-t-il pas déjà révélés, à peine cachés sous un voile pudique? Il reste cependant à écrire sa légende, quitte à enchanter la réalité, à l’enjoliver, mais « Franchement,  ça m’est égal » se plaisait-il à répéter lorsqu’on lui posait la question de sa propre postérité.

Auteur Franck SAGNE
pour Abc-luxe Mars 2019

Franck Sagne possède une longue expérience dans le domaine de la mode et du luxe. Il a démarré sa carrière en 1997 dans le service communication de la maison GIVENCHY, tandis qu’Alexander McQueen en était le directeur artistique. Après avoir lancé le premier site internet de la marque en 1999, Franck se consacre entièrement au domaine du digital en intégrant Hennessy, autre célèbre société du groupe LVMH. Il rejoint ensuite la branche d’activité « Vins et Spiritueux » du leader mondial du luxe, au sein du service « Innovation & Marketing Intelligence ». En 2013, il devient directeur marketing de Schiaparelli où il participe au relancement de la mythique maison de Haute Couture. Actuellement Franck conseille différentes marques sur leur stratégie digitale.

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